- Train
Le chemin de fer, qui ne date pas de Mathusalem, a pris le train en marche du moins pour son appellation coutumière. Car train a signifié bien d’autres choses avant de désigner les voitures roulant sur des rails : trains de bêtes, de bois, de maison, et train-train quotidien, jusqu’au derrière des hommes dans le mot arrière-train. Mais le postérieur, malgré ses aménités, ne fera pas l’objet de cette chronique.
Le train, donc, est cet engin dont on garde parfois de terribles souvenirs à cause des problèmes d’arithmétique, où les horaires, départs, arrivées, retards, nous plongeaient dans d’inextricables calculs et piètres raisonnements, avant que le tableau noir nous fasse subir le supplice du pilori. Or le train, si précis, qu’encadrent deux heures comme des gendarmes un voleur, contraint de partir et forcé d’arriver, qui ne connaît aucun échappatoire sur ses rails sans fin et toujours parallèles, le train, malgré ces terribles contingences, s’échappe entre deux gares. Comme si la vitesse qui l’emportait, que ne lui dispute aucun obstacle, le projetait dans un autre espace. Dans cette course effrénée, la vie jusqu’alors trépidante, semble alors ralentie par une torpeur soudaine. Le silence des wagons, leur bercement, leur ronronnement, l’économie des va-et-vient, les positions plus ramassées, les gestes plus précautionneux, les yeux dans le vague, mi-clos, fermés, tout concourt à une atmosphère d’attente résignée, de douces rêveries. Le train connaît les heures singulières d’un temps suspendu.
Ces sortes de parenthèses que sont les voyages en train comportent cependant des épisodes propres à ramener les esprits fugitifs à la réalité. Ainsi, m’en allant l’autre jour à Paris dans un TGV futuriste, m’assis-je à côté d’un jeune homme avec lequel je ne pus envisager l’esquisse d’une courtoisie. Cette compagnie, casquée, tapant sur un clavier, fixait un écran où défilaient des images de concert se rapportant sans doute à ce qui sourdait de ses oreilles. Le bruit de mon stylo n’allait pas le déranger.
De l’autre côté du couloir, deux autres garçons mordant dans des hamburgers, croquant des frites, qu’ils trempaient préalablement dans un petit pot de sauce, et qu’ils arrosaient de bière, répandaient autour d’eux une odeur de fête foraine. Deux rangs derrière, un quadragénaire entreprenait son vis-à-vis pour lui conter par le menu, et d’une voix de bonimenteur, les malfaçons de sa maison. Alors, un air tonitruant sorti du sac d’une grand-mère, dure d’oreille évidemment, dont tous les passagers purent suivre la conversation avec sa petite-fille.
Bientôt, mon voisin, braquant une console devant ses lunettes, se mit à jouer fébrilement, l’écran de son ordinateur jetant toujours ses feux chromatiques. Enfin, les yeux et les oreilles farcis d’images et de musique, il s’endormit. L’observant à la dérobée, je songeai que pour être tout à fait branché il lui manquait un appareil dans les trous de nez. Et une prise dans… l’arrière-train. Qui sait ? Au train où vont les choses. |