Accueil - Chroniques - Textes - Bibliographie - Revue de Presse - Contact / Link

CHRONIQUES

Alors ça gaze ? - Petitesses - La Poule - Rêverie - Rions mes Frères - Rondeurs - On vide nos sacs ? - Sirènes - T'es Rien ! - Ma Tasse Athée - Train - Trop d'Kystes - Amendements - Antibiopathétiques - Appareils - Bébés - Centre - Chantiers - Chapardages - A bas la culotte!
- Dieu reconaîtra les chiens - Etiquette - Faux-culs - Fesse ce qui te plaît - A la fortune des pots - Mictions Impossibles - Oreillette - Prière
- Tassement dentaire - Télévision

- T'es rien !

« Ce n’est rien ; » s’entend-t-on répondre à quelqu’un qui s’excuse de quelque manquement ou bousculade. « Tu n’as rien. » dit la mère relevant son enfant. « Circulez, il n’y a rien à voir » tonne la police aux nez des curieux assemblés. Et « Quand on fera le bilan de Chirac, on ne se souviendra de rien. » affirme un de ses anciens ministres.
La petite histoire rapporte que le 14 juillet 1789, quand le peuple prenait la Bastille et commençait de raccourcir du gentilhomme, le roi Louis XVI écrivit « rien » sur son journal, non pas parce qu’il ne s’était rien passé, puisqu’on l’avait rappelé de toute urgence de la forêt où il chassait, mais parce qu’il n’avait tué aucun gibier.
Alors, y aurait-il beaucoup de « rien » pour rien ? Le « rien » paraît ce quasi vide qu’on ne peut remplir que par sa propre négation lorsqu’on s’exclame « Tout de même, ce n’est pas rien ! » pour affirmer que c’est justement « quelque chose ».
Pourtant la langue lui accorde une sorte d’existence, un statut de poids plume. On fait plaisir avec de «petits riens », on touche une retraite « de rien du tout », et on se retrouve « sans rien » ce qui implique qu’il avait son importance.
L’usage lui reconnaît d’ailleurs une valeur négative. Les expressions « En moins de rien », « comme rien » le prennent pour étalon, quand « deux ou trois fois riens » lui donne un semblant de puissance. Enfin, il se sert du mot, sans vergogne, pour médire du prochain. Et si « un moins que rien » passe pour un pas grand chose, « une fille de rien » ne vaut même plus qu’on s’y intéresse.
« Je ne suis rien, je ne serai jamais rien, je ne peux vouloir être rien. A part ça, je porte en moi tous les rêves du monde, écrivait Fernando Pessoa. » Belle phrase pour dire la précarité de notre condition et le fol espoir qui nous anime. Qui peut bien rêver à part l’humanité ?
L’homme, poussière d’étoiles, fugace, ne laisse rien sur terre, sinon la trace de ses dévastations. Et ses plus grands desseins ne sont que l’accumulation de ses riens dérisoires. Ces petits riens qui, pris séparément, semblent sans intérêt et qui, mis les uns au bout des autres, tissent les mailles de nos jours. La vie n’est-elle pas cette cruche, que le temps remplit peu à peu, comme ferait un robinet qui fuit, avec ses gouttes obstinées ? En attendant qu’elle se casse.
Ainsi passons-nous, comme si de rien n’était, rien de plus, rien de moins.
- Terrien ?
- T’es rien !
N’est-ce pas un dialogue, l’air de rien ? Et si vous voulez bien m’en croire, toute cette chronique, c’est vraiment parler pour ne rien dire.

Photos : Jean-Luc Petit / Site : HeerSpirit