Accueil - Chroniques - Textes - Bibliographie - Revue de Presse - Contact / Link

CHRONIQUES

Alors ça gaze ? - Petitesses - La Poule - Rêverie - Rions mes Frères - Rondeurs - On vide nos sacs ? - Sirènes - T'es Rien ! - Ma Tasse Athée - Train - Trop d'Kystes - Amendements - Antibiopathétiques - Appareils - Bébés - Centre - Chantiers - Chapardages - A bas la culotte!
- Dieu reconaîtra les chiens - Etiquette - Faux-culs - Fesse ce qui te plaît - A la fortune des pots - Mictions Impossibles - Oreillette - Prière
- Tassement dentaire - Télévision

- Rêverie

J’ai un tableau des années 30 que je tiens de mon père, et dont l’auteur, hélas, n’a pas connu la postérité. Cette toile n’est riche que des verts de l’été. Et d’une route grise qui passe puis disparaît entre deux fermes, et qu’on devine gagner une colline lointaine. Rien pour l’animer sinon l’ombre immobile d’un arbre immense.
Lorsque je rentre, je la retrouve toujours avec le même bonheur, telle l’allée d’un petit jardin. Si je reste chez moi, je la regarde furtivement comme on jette, à la campagne, un coup d’œil à la fenêtre, où l’on aime à surprendre un paysan poussant ses bêtes, un char de foin, un oiseau volant dans le ciel. C’est un paysage changeant, selon que les heures y jettent leurs lumières, que le soir allume ses lampes, que la nuit l’enténèbre.
Pour tout vous dire, je suis autrefois passé par là. Mais, pour moi, cette route ne relie plus deux villages que j’ai si bien connus. Et seules mes pensées s’y baladent, quand j’écoute certains airs mélancoliques. Au mur du salon, la route, sa poussière d’avant-guerre, dans son cadre écaillé de vieil or, ne mène plus qu’à mes souvenirs.

Qui ne rêvasse ? Qui ne se laisse emporter au fil de songes éveillés ? Et qui ne regarde, comme un faux décor, la réalité ? Enfin, que celui qui n’a jamais pensé à autre chose qu’à ce qu’il faisait, égayer ses travaux, semer de fantaisies ses méditations, distrait ses douleurs, celui-là qu’il s’amène et lève les deux jambes à la fois. Plus dure sera la chute.
Ainsi, arrive-t-il parfois qu’au milieu d’une occupation, aussi sérieuse soit-elle, nous vienne à l’esprit une image du passé. Non pas quelque chose d’évocateur, mais un détail, un coin de pièce, un pan de toit, les carreaux d’un couloir, un bout de rue. Et l’on a beau se creuser la cervelle, on ne voit pas ce qui soudain porte en coulisse, derrière nos yeux ouverts, fixés sur le présent, ces morceaux arrachés aux scènes oubliées.
Nous parlons parfois à des gens qui n’écoutent absolument rien de ce qu’on leur raconte. Chacun avouons-le, sait se composer une mine attentive, vigilante et concentrée, comme ces potaches qui regardent leur prof, la bouche ouverte, et qui pourtant vagabondent sur des chemins buissonniers. Car le crâne de l’homme est un théâtre minuscule, qu’il est seul à régir, et seul à contempler.
Je feuilletais l’autre jour un album pour enfant. L’histoire d’un artiste dont les sujets des tableaux se mettaient à vivre, les plantes à grandir, les chiens à aboyer, les volcans à cracher des fumées. Après bien des catastrophes, la dernière illustration le fait disparaître dans l’une de ses peintures. Ne sommes-nous pas pareil à lui ? Qui nous évadons dans notre intérieur, qui faisons de nos regards scrutateurs la porte fantasque de nos rêveries.

Photos : Jean-Luc Petit / Site : HeerSpirit