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CHRONIQUES

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- Oreillette

La nature a doté l’œil, toujours inquiet, de volets qu’il ne cesse d’ouvrir et de fermer. Rien de pareil ne sert le nez qui doit confier le moindre de ses services à des doigts obligeants, parmi lesquels l’oreille compte un agent spécialisé, ce doigt que les autres, bagués, empierrés, mettent de côté, comme on fait d’un cure-pipe. L’auriculaire tient donc son nom de l’oreille, auriculus en bon latin. Rien de plus pratique pour se la triturer avant que le coton-tige ne le prenne en concurrence. On peut d’ailleurs s’étonner que ce ramasseur de cérumen soit devenu, à condition d’être levé, un accessoire des pauses raffinées. Mais ce n’est pas notre propos. Dresser l’oreille, vous en conviendrez, est d’une autre importance.
L’oreille, je veux parler du pavillon car le reste se perd en des évolutions internes, l’oreille, dis-je, expose, avec plus ou moins d’ostentation, son excroissance à la fois molle et charnue. C’est un spectacle, mineur certes, qui mérite cependant, quand on a rien d’autre à faire, une attention particulière. Et s’intéresser aux ports de l’oreille ne saurait porter aux inconvenances d’autres observations qui frisent sinon l’impudeur, du moins l’indiscrétion, tel par exemple l’inventaire périlleux des seins, des bouches ou des derrières.
On pourrait croire, à première vue, qu’une certaine uniformité confonde cet organe. Il n’en est rien. Bien sûr, devant les animaux, l’humanité semble avoir manqué d’imagination. La variété de leurs oreilles illustre une profusion instrumentale que nous ne saurions égaler. L’oreille de l’éléphant, flottant comme un drapeau sur un monument, domine la foule des ces pavillons extravagants. Dieu merci, aucun homme ne l’en a jamais jalousé.
Car les charmes de l’oreille tiennent à d’infimes détails, la délicatesse du lobe, la grâce de l’ourler, son brillant, ses duvets, ses veinules, ses pâleurs diaphanes, ses dorés croustillants. Quand il n’en est pas une, laide ou mignonne, qui ressemble à ses voisines. Quand certaines ramollissent, pendent, se fripent, que d’autres croissent et s’arrondissent, s’ouvrent sous les cheveux comme une fleur de gardénia. Et l’on va mettre dans ce conduit si délicat, qui s’émeut de chaque bruit, où résonnent les mots d’amour, sans lequel mourrait la musique, ce qu’on ose appeler « l’oreillette », comme on a dérivé « coquillettes », ces pâtes minuscules, des coquilles nacrées.
Voyez tous ces péquins promener leurs prothèses ! Oreillettes d’ados d’où coulent des airs assourdis comme les humeurs d’une otite. Oreillettes de flics où des mots crépitent en rafales. Oreillettes faux-culs de vigile. Oreillettes de télévision. Autant d’intrusions qui vous disent que ce qu’elles disent ne vous regarde pas.
Voulez-vous que je vous dise, à l’oreille ? Je préfère encore aux oreillettes les oreillons, ceux des bonnes vieilles maladies infantiles. Et par-dessus tout, j’aime à entendre dans le creux de l’oreille les doux murmures du creux de l’oreiller.

Photos : Jean-Luc Petit / Site : HeerSpirit