- On vide nos sacs ?
A des époques reculées et plus incertaines que les nôtres, les armées mettaient à sac les villes qu’ils avaient enlevées. C’est à dire qu’elles égorgeaient et pillaient sans quartier. Ainsi, vidant leur ressentiment, elles remplissaient leurs sacs. L’image de ces massacres, l’écho de leurs clameurs m’ont tant impressionné, qu’avant toute autre chose, un sac m’évoque des troupes hurlantes forçant les portes, abaissant le lourd couperet des haches, taillant, fracassant, et rougissant les lames au travers des corps titubants. Ces exactions, que je n’ai pas connues, ont comme cristallisé mes terreurs enfantines. Parfois, blotti dans mon lit, j’avais peur que, par-dessus les siècles, surgissant de la nuit, elles reviennent.
Puis, le sac des femmes a gagné mes rêves. Adolescent, il me restait encore un mystère. Non pas qu’il m’effrayât, mais il figurait un petit monde où je n’avais pas accès, dont je ne percevais que des effluves troublants. Il m’aurait semblé sacrilège d’en ouvrir un, ne fut-ce que pour y jeter un œil. Et les voyant l’objet d’une garde jalouse, je pensais qu’ils promenaient un tas de secrets.
Le sac des femmes n’en a pas tant. Entre le portable, l’agenda, les cigarettes, les menus ustensiles servant à leurs beautés et les articles galvaudés de l’hygiène intime, il ne renferme rien qui puisse étonner un homme. Il ne montre pourtant sa feinte intimité qu’après bien des détours. S’ouvre comme la main qui le tient, les yeux qui l’ont choisi. Et comme les cœurs qui n’ont pas de quoi, parfois séduit et bientôt déçoit. Puis le dépit le ferme mieux qu’une huître.
Le sac, malgré ses airs inspirés, ses sous-entendus, n’a pas de profondeur. Malgré ses embonpoints manque d’épaisseur. Et malgré son cul, de chair. Qu’y viendrait-on chercher d’ailleurs quand l’affaire est dans le sac ?
Le sac en plastique n’a pas de ces charmes ni de ces faux mystères. D’ailleurs, on ne peut vraiment plus les sacquer. L’archipel tanzanien de Zanzibar vient d’en interdire l’importation et la distribution sur son territoire, comme l’ont déjà fait quelques coins aux littoraux pollués. Ses parois translucides, ses quelques grammes lui donnent une légèreté que partagent nombre d’utilisateurs. C’est le genre de papillons géants qu’on voit virevolter gaiement dans les buissons, de méduses qui hantent le ressac. Un symbole de la consommation désormais unanimement décrié, meurtrier pour la faune marine, les animaux domestiques, calamiteux pour l’environnement. La France en produit tous les ans 17 milliards. Et ce sac, payé par le consommateur, fabriqué en moins d’une seconde, dont la durée moyenne de vie pratique ne dépasse guère le quart d’heure, peut mettre jusqu’à 400 ans à disparaître. C’est ce qu’on appelle un enveloppement durable. Merci les grandes surfaces.
Il y a quelques années en Inde, un vétérinaire en a retrouvé 4 000 dans les tripes d’une vache sacrée. D’accord, ce ruminant a 4 estomacs, mais ç’est tout de même lourd à digérer, vous ne trouvez pas ? Un coup à faire des chapelets de saucisses. |