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CHRONIQUES

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- Dieu reconnaîtra les chiens

Le matin au réveil, une fois dispersées les dernières brumes du sommeil, on a parfois l’impression de découvrir le monde dans lequel on vit. Comme si la nuit nous redéposait un tout petit peu à côté de l’endroit d’où elle nous avait enlevé. Il nous semble porter sur les choses un regard décalé. Et ce qui nous environne, où tout hier était familier, prend alors l’apparence  de l’inaccoutumé. De courts instants, incrédules, nous sommes comme des étrangers que l’aube aurait parachutés. Nos repères retrouvés, nos rites observés, nous gardons encore un moment l’œil plus vif et plus critique. C’est le recul de la nuit. Ne dit-on pas qu’elle est de bon conseil ?
Ainsi les villes civilisées donnent à contempler de drôles de tableaux qui éberlueraient quiconque débarquant d’une autre planète. Tenez, par exemple, allant au travail par les rues matinales, aux arrêts fréquents, je m’étonne particulièrement de ces couples mal assortis empruntant les trottoirs et les squares. Je veux parler des chiens et de leur propriétaire. Tel un espion tombé du ciel, j’observe, depuis ma voiture, comme dans une soucoupe volante, ces manèges singuliers.
Leur courte promenade, dans la plupart des cas, n’a d’autre but que de soulager le ventre de l’animal. De nombreux scénarios ordonnent ces rondes hygiéniques, où le chien, que titille un odorat subtil, la truffe au raz du sol, se livre sur le gazon, les allées ratissées, le béton, le goudron, à des rites excrémentiels  venus du fond des âges. Car ces clébards de tout poil, exhibant des naissances certifiées ou d’inextricables bâtardises, descendent du même ancêtre, comme nous tenons du singe.
En vérité je vous le dis, Dieu n’a pas crée le chien. Il n’a inventé que le loup, comme il a fait du sanglier. La domestication s’est occupée du reste. L’homme, parmi tant d’autres, a tiré des ses enclos le toutou à sa mémère et le petit cochon.
Donc, dans les matins carboniques, le chien, dont la queue frétillante oscille en battements jubilatoires, dont la course du museau épouse le moindre accident de terrain, le plus fade pissat, le plus insipide excréta, le chien, dis-je, à petits jets mesurés, saccadés, à chiches crottes, à gros boudins, sacrifie-t-il, sous le regard mauvais des passants, à des excrétions penaudes et furtives. Comme s’il s’adonnait là à un acte répréhensible, alors qu’il n’est qu’irrépressible.
Trottant devant, traînant derrière, en laisse, en liberté, le chien vaque à ses menues affaires, quand souvent son maître s’emmerde. Je me rappelle ces trois lévriers, caracolant, et promenant leur maîtresse tel un antique carrosse. Ce corniaud, gras, luisant, jappant, tirant sa vieille en pantoufle comme un traîneau. Ce mâtin féroce, muselé, l’œil torve, menottant mieux qu’un pandore une espèce de gringalet. Devant sa maman attendrie, cette peluche endimanchée levant une patte précieuse sous sa cape écossaise.    

Qui de l’un  mène l’autre dans ces couples de guingois ? Qu’importe, j’en conviens. Dieu reconnaîtra les chiens.

Photos : Jean-Luc Petit / Site : HeerSpirit