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- Paul, professeur des écoles

Il est resté près de dix ans instituteur dans un petit village. Un métier auquel il n’ avait pas spécialement pensé, mais la gratuité des études était bienvenue dans une famille modeste de sept enfants. Deux de ses frères embrasseront aussi la carrière. Il s’est bien plu dans sa classe, il y a pris grand plaisir. Mais peu à peu l’ennui l’a gagné parce que ça tournait trop bien. Il fallait qu’il s’attaque à autre chose. Il est devenu maître d’application, a reçu des stagiaires puis, à la première occasion, il s’est fait embaucher par le CDDP. Au volant d’un média-bus, il visitait toutes les écoles du département, conseillant les instits, leur prêtant de la documentation. Il était aussi coordinateur départemental du Clemi, institution qui a pour mission d’apprendre aux élèves une pratique citoyenne des médias. Il a fait de la formation en informatique et en vidéo, vendu les ouvrages du CRDP, avant de se faire « remercier » pour cause d’incompatibilité avec un nouveau patron. Il gère aujourd’hui la formation continue du premier degré à l’Inspection académique.Paul aime parler de son ancien métier. Il était jeune, célibataire, avec une vie sentimentale que l’on peut dire active et ouverte. Bref, pas le genre coincé de la cravate. Il allait au bistrot, courait les fêtes, ne crachait pas dans l’apéritif, tapait le carton. On l’invitait dans les familles sans manquer de lui présenter la fille de la maison, de la mettre à ses côtés, avec sa dose de « sent bon ». Mais une fois la grille de l’école franchie, il passait pour un bosseur. Il préparait scrupuleusement sa classe, donnait dans la pédagogie différenciée, sauce Freinet, se posait des questions, en tirait des leçons.
Dans le patelin, de nombreux enfants ne connaissaient de voyage que le trajet du bus qui les amenait à l’école. Autant dire qu’à part trois d’entre eux aucun n’avait vu la mer. Imaginez-les donc, après une nuit de route, un petit déjeuner, descendre à la plage. Eblouis, bouche bée, certains comme hypnotisés par le mouvement des vagues, d’autres ramassant des coquillages. Et les fils de paysans, traçant de grands rectangles dans le sable puis, imitant le vrombissement du tracteur, qui retournaient la main en bout de sillon comme ils voyaient faire leur père avec les socs de charrue. Pour pouvoir partir, il fallait trouver des sous. La kermesse était un grand moment de l’année communale. On se bousculait au spectacle. Le monde venait parce que « c’était pour l’école ». Et ça, c’était sacré. Un repas de 250 couverts couronnait les festivités. Tous ces gens ne pouvant s’attabler en même temps, on les faisait patienter au bar à coups de blanc-cassis. Une ambiance.
C’était un bled mi-ouvrier, mi-paysan. Paul s’entendait mieux avec les premiers. Il se souvient d’un agriculteur, parent d’élève et conseiller municipal, lui confiant qu’il n’avait pas voté la subvention pour la classe de mer. « Je ne comprends pas », lui dit-il. L’autre de rétorquer : « J’ai 48 ans, je n’ai jamais vu la mer, vous ne croyez pas qu’on va donner de l’argent pour ça ! » Avec les prolos, c’était plus simple. Ils criaient mais les choses finissaient toujours par s’arranger. Comme avec ce père de trois élèves qu’il demandait à voir, en vain. Il le croise au bistrot :
« Je voulais te parler de tes enfants.
— Non, non, j’veux pas causer d’ça !
— Qu’est-ce que tu bois ?
— Une bière…
— Alors, tu veux m’causer d’quoi ? »
Faisant une enquête sur la Seconde Guerre mondiale, les gosses allaient trouver les villageois avec leur questionnaire. Le lendemain, l’un d’eux apprend au maître que le Jeannot l’a envoyé balader. Paul s’en étonne, en parle à quelque connaissance : « Tu parles, en 42, il était à Lyon avec Barbie ! » C’était 40 ans après. L’instit croyait que c’était déjà entré dans l’histoire. Les enfants qui réussissent, bon, c’est bien, ça roule. Mais Paul avait un faible pour les deux ou trois zonards de la classe. Il se disait toujours que pour eux, ça ne devait pas être facile. Impensable de ne pas les emmener quelque part à cause d’une histoire d’argent. On s’arrangeait. Et sa fierté c’était de les voir là, à la mer, à la voile, au milieu des autres. Il y en avait un qui empestait le pipi de chat. Insupportable ; mais aucun camarade ne le lui disait. Le maître décide alors de lui en parler. Eh bien, tous les jours, ce môme tentait de laver son pantalon. Il sentait le pipi de chat au savon de Marseille. Celui-ci s’en est allé sachant à peine lire, ce qui ne l’a pas empêché de monter une entreprise de construction. Quand il est venu faire des travaux chez lui, il lui a dit : « Toi, tu nous respectais. »
Et puis, Paul est parti ; un déchirement. Avec l’instit de maternelle ; un sacré lot de consolation.

 

 

- Yannick, responsable de l’Institut de la Transmission des compagnons du Devoir

Au collège, il était paumé, il n’ écoutait rien et donnait pas mal de fil à retordre au corps professoral. En cours, on lui avait dit de faire ce qu’il voulait, pourquoi pas lire Pif-Gadget, mais surtout de la boucler. Annick, la prof de français, porte un autre regard sur lui. Elle lui donne des leçons pendant les grandes vacances, sans grand succès d’ailleurs. Mais le Bled et le Bescherelle ne sont qu’un prétexte pour l’aider, pour parler. Elle l’a sauvé. Il a arrêté ses bêtises. Ils n’ont jamais perdu le contact. Ils se tutoient. Elle était là quand il s’est marié. Le jour de sa retraite, il s’est pointé au pot du collège. Un jour qu’il donnait une conférence et qu’elle était présente, il lui a dit : « Il y a 20 ans, tu as raté ton objectif en grammaire et en conjugaison. Mais il y a quelque chose que tu m’as enseigné, non, plutôt transmis, c’est le sens de l’autre, le sens du courage et du dévouement. » Il est rentré chez les Compagnons du Devoir comme apprenti menuisier. Une aventure humaine venait de commencer. Six années de Tour de France, presqu’autant au Gabon. L’ascension, les responsabilités dans les entreprises, puis chez les Compagnons où il va se passionner d’abord pour la formation des jeunes menuisiers, ensuite pour celle des formateurs des 21 corps de métiers pratiquant la formation initiale. Le matin, il sautait à pieds joints de son plumard pour aller bosser. Le Devoir des compagnons, c’est la transmission. Ils sont tous passants, tous tenus de transmettre le savoir, le savoir-faire et le savoir-être. Parce qu’il est encore plus important de réussir sa vie que son parcours professionnel. Ce n’est pas un enseignement qu’on dispense avec pédagogie. Transmettre exige une participation singulière de soi ; il y a quelque chose qui vient des tripes, de l’intime. Un don, un acte d’amour. Chacun le fait à sa façon, avec ce qu’il est, ce qu’il ressent, avec ses qualités et ses défauts. Mais il n’y a pas de transmission sans qu’on soit parvenu à toucher l’autre. La générosité ne suffit pas. Il faut savoir le mettre en capacité de recevoir, savoir lui faire confiance. On se doit de le considérer, de se mettre à son niveau. Tout cela peut prendre du temps, de quelques heures à quelques années.
Au final, on transmet ce que l’on est.
En 3e, Yannick était le seul à ne pas avoir décroché son brevet. Même les plus nuls l’avaient en poche. Mais l’avenir ne s’écrit pas forcément à l’école. Le directeur du collège confie à son père qu’il ne le voit pas aller en lycée technique. Par chance, il a sur son bureau de la documentation sur les compagnons. Au bout d’une semained’essai, c’est le déclic. Les types ont de l’allure, sont souriants, disent bonjour, ne le laissent pas dans son coin. Yannick se décide vite : « Je veux vivre avec ces gars-là ! »
Le maître menuisier, parfois, il ne pouvait plus le voir en peinture. Mais ce qu’il est, il le lui doit en partie. A Annick aussi. Il faut du temps pour s’en apercevoir. Plus tard, on comprend. Il n’aime pas trop qu’on parle de « métier manuel ». Il se souvient du regard des autres quand il allait dans les rues de Dijon, ville bourgeoise, peuplée d’étudiants, qu’il était en bleu de travail, avec ses chaussures de sécurité, des copeaux dans les cheveux. Dit-on d’un chirurgien que c’est un « travailleur manuel » ? La pratique, c’est d’abord une intelligence, une sensibilité, quand la main talentueuse répond au cœur et à l’esprit. Travailler la matière est un choix d’humilité. Au début, l’outil fait mal ; il faut l’apprivoiser. Confronté au bois, à la pierre, l’apprenti se construit, les pieds sur terre. Cependant, la matière, aussi noble soit-elle, ce n’est pas toujours la gloire de la belle ouvrage. L’humiliation du monde ouvrier, les chantiers aux heures interminables, les disputes, le dos scié, le froid, la gadoue, le cagnard. Mais toujours, l’amour du métier. Toujours en compagnonnage, pour transformer la matière, se transformer soi-même et transformer l’autre. Toute sa vie, on reste l’apprenti qu’on a été. Le week-end, Yannick va rendre visite à son établi. Il fait quelques copeaux. Ça le change de la cravate et de l’ordinateur. Au fond de lui, il est menuisier. Aujourd’hui, responsable de l’Institut de la transmission des compagnons du Devoir, il entend que cette institution serve essentiellement à révéler à celui qui donne le meilleur de ce qu’il est, pour permettre à celui qui reçoit le meilleur de ce qu’il peut être.

 

 

- Guy, instituteur et photographe

Son grand-père était mineur, son père, employé à la mine. Quand Guy a eu 15 ans, le paternel lui dit :
« On embauche au bureau de dessin. Ça t’intéresse ? 
— Non, je ne veux pas y aller.
— Alors tu seras instituteur ! »
Voilà comment naissent les grandes vocations. Il entrera à l’EN en 1942. Renvoyé dans ses foyers après le débarquement en juin 1944, il descend au fond de la mine pour échapper au travail obligatoire en Allemagne. Avec sa première paie, il achète une pellicule pour un appareil photo déniché au grenier, celui de sa grand-mère, un 6/9 à soufflet. Il réalise son premier reportage photo au mois d’août, quand des SS en représailles investissent le quartier, incendient des maisons. Il consacre le deuxième à la Libération. Octobre 1946. Sa promotion est prête à investir les classes. Sauf que les instituteurs destitués par Vichy, les combattants, les prisonniers reviennent à leur poste. Guy se retrouve en CP dans un autre département. Il apprend à lire aux garçons avec le Gabet-Gillard, la méthode qu’il a lui-même connue 20 ans auparavant. L’été est si chaud, la classe un tel étouffoir, qu’on fait la lecture au bord de la rivière. Et puis, tout le monde à poil, on se jette à l’eau. Les rentrées suivantes le voient changer de poste, et de directeurs. L’un, ex-maquisard porté sur la bouteille, délaisse sa classe pour le bistrot. Dans le tiroir de son bureau, un pistolet, sous l’estrade de l’explosif, des armes. Couvert de dettes, il se sauvera à la cloche de bois. Un autre se révèle maniaque de la discipline. Les élèves doivent se rendre aux six pissotières, par vagues de six, à un mètre derrière les pisseurs en titre. Le dernier jour, M. Bœufgras, qui respectait les horaires à la seconde près, allant jusqu’à s’arrêter au milieu d’une phrase, lui fait cette proposition étonnante : « Aujourd’hui, nous allons nous donner du bon temps… Nous rentrerons au deuxième coup d’une heure ! »
Octobre 1950. Guy et son épouse s’installent sur des postes définitifs. Quinze années durant, le couple se consacre à l’école du village. Lui étant matheux, sa femme plutôt littéraire, ils se partagent les différentes matières et les deux classes : une demi-journée chez les CE2/CM1, l’autre chez les CM2/fin d’études. Une pratique révolutionnaire. Il faut gérer jusqu’à la cantine. Une fois par semaine, Guy se rend à la ville, bourre de victuailles le coffre de sa Peugeot 301D décapotable, modèle 1937. L’argent doit rentrer pour nourrir la cinquantaine de convives. Elèves, anciens élèves, parents, villageois, tous participent à la grande fête de l’école. Les répétitions du spectacle commencent à Pâques. Plus la date approche, plus on s’y consacre. La machine à coudre ronfle au beau milieu de la classe, on essaie les costumes, on construit les décors, on peint les programmes, on chante, on danse. Une année, où le certificat d’études a lieu plus tard que d’habitude, on repousse d’une semaine le départ en vacances ! Sans rien dire à personne, bien entendu. Et croyez-vous qu’on s’embarrasse de déclarations aux impôts, à la Sacem, d’autorisations de l’inspection ? C’est l’après-guerre, on se sent libre, on fait un peu ce qu’on veut, on se débrouille. C’était le bon temps. Octobre 1964. Le couple d’instituteurs gagne la ville. Guy hérite du CP dont personne ne veut. Il le gardera 20 ans. Le premier jour, tests des yeux, des oreilles, repérage des gauchers. On peut alors attaquer. Le livre de lecture a pour titre : Je veux lire. Il s’agit d’une méthode syllabique qui classe les sons phonétiquement. Les consonnes vont par deux, comme les labiales [p] et [b], les dentales [t] et [d], les soufflantes [f] et [v]. Le maître emprunte un bouquin de phonétique qu’il potasse après la classe. Le matheux se réveille, il invente sa propre méthode, précise et logique : dessins au tableau, recherche des mots, des sons. On déchiffre de plus en plus vite, aidés par des exercices de psychomotricité abondants et variés. Au début, on ne parle que de voix qui se chantent, les voyelles, et de bruits qui ne peuvent exister que s’ils leur sont associés, les consonnes. On commence par des dictées originales. Le maître cache derrière un carton une cloche, une sonnette, une boîte de pastilles Pulmoll et un morceau de contre-plaqué. Selon quel objet il fait bruire parmi les quatre, les enfants mettent une croix sur l’ardoise : bleue, rouge, jaune ou blanche. Ces croix tracées au tableau font les premières lectures.
L’élève décode selon la couleur en produisant le son qui correspond. La méthode Tonneau est conçue pour que les élèves lisent et écrivent au plus vite. Un inspecteur voyant son tableau de phonétique au mur lui demande : « Qu’est-ce que c’est que ça ? » Guy lui explique. Pas de commentaire ; ça ne l’intéresse pas. Dans sa carrière, un seul enfant n’a pu apprendre à lire, le malheureux Victor. Il ne parlait pas, ou si mal. Guy se souvient de l’un de ses commentaires rarissimes sur une illustration au tableau : « L’a du cisson dans la dassiette ! » Les gosses aimaient bien leur maître. Un fils de prof, un an d’avance, à qui l’on demandait ce qu’il ferait plus tard : « Je veux faire monsieur Tonneau.
— Tu veux être instituteur, alors ?
— Non ! Je veux faire monsieur Tonneau. »
Guy n’a jamais quitté son appareil photo. Il était toujours posé sur son bureau. Il l’emportait en balade, en voyage. Quelque 80 000 clichés qu’il léguera au musée Nicéphore-Niepce de Chalon-sur-Saône. Une collection d’une grande richesse, un témoignage sur 37 années d’enseignement. Des photos qui n’ont pas grand-chose à envier aux mômes de Doisneau. Où l’enfant paraît. Nous émeut. D’ailleurs, les a-t-il vraiment quittés, ses élèves ? Ils sont là, dans ses cartons, dans le livre Photos de classe, qu’il vient de publier. Et cette scène du dernier jour lui revient parfois, avec ce CP lui serrant la jambe de ses bras : « Je veux pas que tu partes ! »

 

 

- Gérard, professeur des écoles spécialisé

L’École normale à 15 ans, ce n’était pas forcément sa vocation. Mais un père cheminot, des études gratuites, une bourse annuelle, un frère aîné déjà instit, tout cela forge une motivation. Et ce n’est pas un hasard si Gérard, en tout début de carrière, suit une formation pour s’occuper des élèves en retard scolaire. Il n’a pas oublié la petite Ginette de la communale, une pauvre gamine qui habitait une caravane. Il a souvent pris la défense de ce souffre-douleur livré aux cruautés enfantines et au mépris des enseignants. Il va passer 25 ans en classe de perfectionnement dans une grosse école de quartier classé ZEP. Un quartier difficile mais tellement intéressant, un quartier où l’on peut tant apporter. Les classes de perfectionnement ont longtemps servi de poubelles où l’on mettait les échecs scolaires, les cas sociaux, les étrangers. Des laissés-pour-compte, à pantalon trop court, avec des poux, des empêcheurs de tourner en rond, des mômes à histoires. Gérard, qui était du genre à ramener sa fraise, n’y a pas fait avancer sa carrière. Mais il s’en fichait. Question salaire, il aurait pu doubler le sien, dès 25 ans, quand un oncle lui proposa de reprendre son imprimerie. Il est resté instit ; il ne le regrette pas, et encore moins son choix de l’enfance inadaptée.
Ces gamins étaient démunis à tous points de vue. Un parcours chaotique, des parents souvent au chômage ou alcooliques. Aucun livre à la maison, ni journal, ni même de programme de télévision. Ils arrivaient pas propres, pas motivés. Ils avaient besoin d’autre chose que d’un instit qui les engueule à longueur de journée, les punisse à longueur d’année. Gérard a toujours voulu les aider. Encore plus que les autres sans doute avaient-ils droit à un regard empreint d’humanité. Il fallait tisser ces liens affectifs qui permettraient une relation de respect, de confiance ; éviter l’enseignement frontal auxquels ils étaient incapables de se conformer, et qui les replongerait dans l’échec ; faire du sport, gagner la nature, organiser des classes de neige, des stages de voile ; sculpter la terre, cuire les œuvres au four. Pour créer du bien-être. Des détails parfois, comme les chaussons en classe quand beaucoup n’en portaient pas chez eux. Alors, seulement, pouvait-on envisager qu’ils entrent dans les apprentissages. Ses élèves le tutoyaient systématiquement. Les enfants à problèmes, moins il y a de barrières, mieux ça fonctionne. L’autorité dans ce métier,c’est quelque chose d’évident, de naturel. On ne doit jamais se laisser déborder par des mômes. Gérard était le gendarme de l’école. Des collègues excédés lui envoyaient parfois en classe un perturbateur. Il y avait une vieille fille, la cinquantaine. A chaque débordement en récréation, elle accusait toujours les perfs. Et de les gifler. Un jour, Gérard la saisit par le col de son chemisier blanc : « La prochaine fois que tu touches à mes enfants, je t’en colle une ! » Il ne supportait pas cette espèce de racisme. Les plus grandes satisfactions, Gérard ne les a pas forcément connues dans les apprentissages. Il disait à son inspecteur : « Je suis certes là pour leur apprendre à lire et à compter, mais je veux surtout qu’ils saisissent la chance de faire quelque chose de leur vie. » Réduire les injustices, voilà ce qu’il gardait en tête. Pendant 15 ans, il a associé sa classe au Festival de l’affiche de Chaumont. Ils envoyaient des centaines de lettres à travers le monde pour récupérer des affiches de toutes sortes : publicité, théâtre, cinéma, musique. Elles étaient prétextes à une lecture originale.
Une expo dans l’enceinte de l’école finalisait ce travail. Les autres classes, les autres établissements venaient en visite. Le vernissage en était le point d’orgue avec les officiels, le maire, l’inspecteur d’académie. De quoi être fier pour un élève de perf. Gérard s’est beaucoup servi de la presse locale. Les jeunes lisaient l’article, étaient là dans le journal, souriants, comme les gens ordinaires. C’était un miroir qui leur renvoyait une autre image d’eux-mêmes. Son plus grand projet, ce fut la Guyane. Il a emmené six élèves retrouver leurs correspondants. Pour le financer, il a récolté 45 000 francs. On lui a dit que c’était beaucoup d’argent pour si peu d’enfants. Le Lions Club lui a donné 10 000 francs. Cela lui a valu une photo à la remise du chèque et un article. « Tu as fait la pute », lui ont dit certains collègues. Que ceux qui s’endorment dans leurs classes ne viennent pas embêter ceux qui se bougent pour les enfants ! Là-bas, ils ont remonté le fleuve en pirogue, s’y sont baignés avec des bouées ; ils ont dormi en forêt dans des hamacs, à quatre heures de la civilisation. L’inspectrice ne l’a jamais su. Elle n’aurait pas permis ce voyage. A l’autre bout du monde, l’inspecteur d’académie lui a dit : « Faites ce que vous voulez, il n’y a pas de soucis. » Un élève était logé chez le gouverneur du Lions Club de Cayenne, dans une luxueuse maison sur la colline avec piscine. En métropole, il habitait un HLM. Enfant du divorce, il traînait le soir dans la cité. Gérard s’est demandé si c’était bien qu’il ait connu ce que la vie ne lui offrirait sans doute jamais. Et puis, il s’est dit que ces quelques jours au paradis lui resteraient comme un beau rêve. Gérard est parti à la retraite à 55 ans. Il avait d’autres choses à faire. Il s’est mis à la sculpture. Avec sa femme, ils ont une patente de brocanteur. Désormais, sa vie est ailleurs. De temps en temps, il croise d’anciens élèves, passe boire le café à l’école. Oui, il existe encore des enseignants qui ont la même fibre, vivent les mêmes émotions. Qui, comme lui, peuvent être fiers du travail accompli.

 

 

- Robin, professeur agrégé de philosophie

Pour être sûr d’avoir bien compris ce qu’ il avait lu, rien de tel que de l’expliquer aux élèves. Ce sentiment que le jour où il serait prof, il commencerait vraiment à faire de la philosophie, à aller au bout de ses raisonnements, à les éclaircir. Et ce serait fini, cette longue vie d’étudiant, les examens, les petits boulots, les journées à écrire, à peindre, dessiner. A 27 ans, Robin se décide donc à passer l’Agrégation. Franchir la grille du lycée, si longtemps après l’avoir quitté, voilà qui s’apparente à une sensation proustienne. Cette froide architecture, tous ces détails, ces bruits, ces odeurs… Une forme de régression. Et un léger malaise. Ne se serait-il pas trompé de chemin ? Mais, une fois dans le creuset de la classe, Robin se sent parfaitement à l’aise. Le groupe le stimule ; il se sent meilleur que lorsqu’il est seul. Il a tenté de vouvoyer ses élèves, mais rien à faire, le « tu » revient naturellement sur ses lèvres.
Assez strict d’apparence, il maintient toutefois la distance, évite les épanchements des interclasses. En cours, il n’encourage pas le débat, souvent prétexte à du faux travail. Il propose plutôt le dialogue où les élèves construisent leurs propos, d’où partent les échanges. Il ne veut pas donner l’image du prof qui sait tout, qui fait peur ; il essaie d’instaurer la confiance. Les problèmes de discipline auxquels il s’est parfois confronté ne l’ont pas affecté. Il manie alors volontiers l’humour, l’ironie.
Une façon de leur montrer qu’il les aime bien tout de même. On ne peut pas toujours enseigner en terminale littéraire. C’est un régal que de passer huit heures ensemble, au lieu des deux à quatre heures dans les autres sections, de faire partager sa passion de l’écriture, son goût des arts. Le prof de philo, une discipline encore inconnue, bénéficie d’une attente de la part des jeunes en début d’année. C’est confortable, mais ne dispense pas de vite les intéresser, de ne pas les décevoir. Ils découvrent une manière de questionnement, parfois subversive, parce qu’elle transforme les évidences en problèmes. Les sujets abordés dépassent le cadre des autres matières. On parle plus crûment de politique, de sexualité. On aborde des questions existentielles aux résonances intimes : devenir soi-même ; qu’est-ce que chercher à être heureux ? Dès le mois d’octobre, il faut absolument se montrer à la hauteur de ce qu’on a promis, de l’espoir qu’on a éveillé. Le désir des élèves est alors comme l’écho du plaisir d’enseigner, de ce que le prof a impulsé. Robin les incite à tenir un carnet philosophique personnel. Loin des grands thèmes et auteurs, il s’agit d’évoquer de micro-expériences vécues. Par exemple, mesurer l’importance du langage sur la pensée : à table, restez une demi-heure à vous taire ; essayez de communiquer par d’autres moyens : gestes, grognements. Mais ravalez vos mots ! Ou alors : regardez un objet, répétez son nom quelques minutes, jusqu’à ce qu’il perde sens, devienne complètement arbitraire. Le mot paraît absurde, l’objet troublant. Il en va de même avec son prénom. Il se révèle étrange. En quoi donc est-il moi ? Ou encore : contemplez le ciel étoilé, imaginez que vous venez de nulle part… Après, il reste à l’écrire pour travailler le langage, voir si ces vécus singuliers éveillent entre eux le même étonnement, s’ils suscitent le désir de l’expérience chez d’autres. Ils s’aperçoivent que la philo, traditionnellement campée sur des idées, peut se mêler au sensitif, voire au sensoriel. Dans l’évidence, quelque chose a bougé. On s’est décentré par rapport aux habitudes, ces automatismes qui remplacent la pensée. Un écart qui permet d’en mesurer l’importance. Et d’ébranler les certitudes. Ainsi, Robin joue de leurs émotions, de leurs ressentis pour mieux les emmener vers la conceptualisation. Cet âge n’est-il pas celui de la corporalité bouillonnante ? Aussi, à l’abord d’une nouvelle notion, demande-t-il à tous, sans en forcer aucun, de procéder à l’expérience, qu’elle soit proposée ou, plus créative, qu’elle émane d’eux.[...]

 

 

Photos : Jean-Luc Petit / Site : HeerSpirit