- Enchantements
Il était une fois la forêt profonde et sauvage. Nul n’y entrait qui n’eut le cœur étreint par quelque inquiétude. Et nul n’en sortait que ne suivaient longtemps ses ombres. Ses ramures immenses sur ses troncs énormes laissaient tomber du ciel des rais épars, comme des cheveux blonds sous une coiffe noire. Quand la lune n’y laissait choir que des poignées de vers luisants.
Le jour n’entendait là que des bruits mélancoliques. La voix cristalline des sources s’y brisait en petits sanglots. La mare croassait. L’écho répétait, monotone, les coups du pic, comme un esprit condamné à frapper aux portes. Le temps, détraquant soudain sa pendule, emballait le chant du coucou. Et la brise rapportait d’étranges soliloques.
La nuit lâchait ses molosses, tapis au fond des vals. La meute ténébreuse menait jusqu’au matin sa chasse silencieuse. Sans abois, sans éclats. Seule, la feuillée frissonnait au vent de leur course. Seule, criait la chouette. Qui s’envolait comme une âme esseulée.
La forêt était enchantée. Les arbres, une foule chevelue qui, levant les bras, allait une danse si lente que l’homme ne la voyait pas. A peine s’il percevait parfois la rumeur sourde de sa musique.
Les grands bois ne ressemblaient pas encore aux grandes cathédrales. Leurs voûtes, trapues comme des cryptes, couvraient des allées presque souterraines. Et tout un monde hantait ces sentes enténébrées.
Le cerf semblait aux frondaisons enchevêtrer ses bois. Le sanglier baugeait dans d’inextricables ronciers. Le chat sauvage et le hibou pendaient aux branches, tels des fruits d’or, leurs yeux phosphoriques. Et le loup, comme un ermite, méditait au seuil de sa tanière.
Un peuple minuscule vaquait à ses affaires. Ayant embroché la limace, et trempant ses pieds dans la flaque, comme au bord d’un petit étang, le gnome fumait sa pipe de bruyère. Sa femelle lubrique se vautrait aux velours des mousses. Sous le bolet dégingandé, le lutin mâchouillait la chenille et croquait le colimaçon. La fée, lavant son minois aux vasques des lactaires, tressait sa couronne de violettes, parfumait son chant d’une feuille de menthe. Les farfadets, assemblés aux gradins des racines, fomentaient leurs turlupinades. Et la ramée complice les éparpillant, allaient tirer queues, oreilles et moustaches. Aux sources, pinçaient les fesses des naïades, baisaient la pointe de leurs seins.
Mais, qui eût seulement aperçu la ronde des lutins ? Et qui eût entendu leurs fous-rires et leurs cavalcades, l’aigu de leurs méchants flûtiaux ? Sous les fougères, les soupirs de leurs amours ?
Quand le bûcheron ne levait sa cognée qu’aux lisières. Qu’aux alentours, le soir, faisant ramper ses ombres, alarmait le cheval et le cavalier. Que le berger n’osait aux profondeurs appeler sa brebis, poursuivre l’éclair blanc d’une nymphe. Et que le paysan, mieux qu’un diable, fuyait le charbonnier.
Quand enfin les armées, leurs trompes, leurs bannières, leurs clinquantes piétailles dressaient leurs faisceaux dans la plaine, comme si leurs dieux même craignaient ces solitudes.
- Graine
C’était une époque où les mots du sexe ne fleurissaient guère le langage. Le verbe châtié, les adultes devaient user de ruses et d’images pour tenter d’expliquer aux enfants trop curieux les mystères de la conception.
Ainsi, bien des pères, alors qu’ils venaient de disserter brillamment sur dix autres sujets, étonnaient leur progéniture en s’empêtrant dans des discours dont la teneur simpliste ne semblait pourtant justifier ni l’apparente confusion ni la feinte désinvolture.
L’histoire de la petite graine entamant son inconcevable voyage quand les parents s’embrassent illustre, sinon la poétique, du moins la pudeur de la sexualité. Et c’est la plante, le petit fruit de ses amours, qui jouaient les métaphores, tirant d’embarras le prude mammifère.
D’ailleurs, offrant un bouquet à sa belle, pense-t-il lui mettre sous le nez, si joliment tournés en fleurs, les sexes odorants du règne végétal ?
« Prends-en de la graine ! » dit encore le père à son fils, comme si dans sa tête devaient germer celles de l’arbre de la connaissance. « Mauvaise graine ! » grogne-t-il, car il est dans ses manières de séparer le bon grain de l’ivraie. Ainsi fait-il de toutes les plantes, de tous les animaux et de tous les hommes.
Enfin, se souvenant peut-être de ce que l’arbre lui donnait quand, grand singe, il se pendait aux branches, il emmène sa petite tribut casser une petite graine.
L’arbre ne s’embarrasse pas de morale et d’éloquence. Ni d’alcôves. Il laisse au vent, aux oiseaux, aux insectes le soin d’assurer, à tout venant, ses commerces amoureux.
C’est là qu’est son génie. Séducteur, l’arbre en fleurs se sape comme un dandy, se parfume comme une cocotte. Rusé, il saoule de nectar l’abeille et le papillon pour mieux les dorer de pollen. Immobile, il sait se mettre en marche, passer comme un nuage, voler comme un bourdon.
Pour couronner ces talents ordinaires, il meurt et renaît. Tandis que sa graine, que les jours enterrent, attend son heure.
Enfin l’homme impatient transplante l’arbre, transporte ses graines par-delà les continents, comme il fait des légumes de ses jardins. Lequel se sert de l’autre ?
Quand l’un, fourmi promenant sans cesse son ombre, pousse l’autre, qui ne sait pourtant qu’attacher la sienne, à des pas de géant.
- Racines
L’homme ne sait pas rester en place. C’est sans doute ce qui le distingue le plus des arbres. Pour le reste, il tente de leur ressembler, jugeant que ces géants arborent quelque noblesse. Toujours debout, souvent ombrageux, tour à tour tête, gueule ou langue de bois, il promène un petit tronc tout gonflé d’importance. Et la quête de ses racines lui fait brancher son nom aux arbres généalogiques, comme ses lointains ancêtres pendaient aux chênes, leurs armes et leurs boucliers.
Les terroirs, dont il se réclame, témoignent plus qu’il ne le croit de ses origines. Car il appartient à la terre. Comme la boue des chemins. Et son destin le ramène un jour à d’autres racines, quand la mort bûcheronne et l’abat.
L’homme ne goûte le souterrain qu’à titre posthume. La terre pourtant s’accroche à ses chaussures sa vie durant. Et quand les beaux dimanches nous promènent, qui songerait que sous nos pas, un petit monde nous guette et nous attend ?
Là, courent les racines dont on sait, par les livres, qu’elles nourrissent l’arbre et l’attachent à sa condition. Mais leurs mouvements nous restent invisibles. Nous caressons les troncs, voyons pousser les branches, entendons bruire les feuilles. Les racines vont par les trous, les fossés, les fentes, les galeries, et sont les hôtes familiers des tombes. Toutes sombres demeures.
La ramure avenante, ses spectacles distraient de cette œuvre secrète. Et la terre, tel un ventre, garde des regards ce tas d’entrailles.
C’est pourquoi l’arbre renversé révolte et bouleverse. Les lendemains de tempête nous ont montré ces tristes débandades. Ces arbres abattus dans une fuite éperdue. Aux troncs déchaussés, comme des fusillés montrant le dessous de leurs pieds.
L’arbre déraciné expose à tout venant ce que la vie garde caché. Que découvre la mort impudique
Le sourd enchevêtrement des racines répond aux entrelacs aériens des branches. Il est la basse continue de la feuillée légère et bruissante, de ses ramages guillerets. C’est un chœur qu’entend l’oreille musicienne.
Le curieux sait encore ouvrir l’œil. Entre les sentes tortueuses, le minuscule grouille et rampe. Au seuil de leurs repères, le grillon lance sa cabalette. La taupe, montrant son petit groin, croque le ver luisant, et sa lanterne. L’escargot, comme un crapaud, bave au nez pointu de la musaraigne. Et quatre fourmis traînent, jusqu’à leur caserne, le jeune papillon qui s’est déchiré l’aile.
D’entre les racines monte l’odeur de la terre, comme le parfum des cheveux des femmes. Chevelures des ténèbres, que ne démêle aucun matin, que ne dore aucun soir.
Seule la pluie vient à rouler ses perles. Lui porte des morceaux de ciel.
- Sous-bois
Le sous-bois, selon les dictionnaires, est cette végétation qui croît sous le couvert des forêts, et, par métonymie, le lieu de ces moindres arborescences. Diront-ils jamais ses couleurs, ses effluves et ses mystères ? A moins qu’un jour l’un d’eux, abandonné par quelque érudit distrait ou par des amoureux oublieux de leurs études, y connaisse une saison. Alors peut-être, exhalerait-il d’entre ses pages gondolées son haleine humique.
Le sous-bois se grise de parfums morbides. Point d’endroit qui sente mieux la terre, et qui parle mieux de la vie puisqu’il mêle à ses pâles floraisons les pâmoisons de la décrépitude. La feuille pourrit. L’eau croupit. Le bois tombe en poussière. Les moisissures tissent leurs toiles. Le lichen perche aux branches son innombrable descendance. Et la mousse, comme une vague, rampe sur la roche, éclabousse les arbres.
Dans ces jardins délétères, l’ombilic, de son corps mollasse, tamise et dresse ses petits tas. Sur une sente argentée, glisse la limace. Et toute une armée de ténébrions arpente de ses mille pattes de sombres galeries. Quand soudain, comme un gnome farceur émergeant du dessous des feuilles, paraît le champignon. Beau, gai et luisant. Le pied ferme, le chapeau fantasque et de travers. Le champignon, quintessence du sous-bois, divinité aux apparitions fugitives mais goûtant l’éternité des fantômes. Depuis toujours, la bande casquée des bolets s’embusque aux lisières, comme reîtres qui n’auraient pas touché leur solde. Les morilles, sous leur perruque de courtisane, en vain tentent de débaucher les cèpes. Qui, tels des bénédictins entre none et vêpres, méditent sous la feuillée. Sur la souche, la touffe vénéneuse de l’hypholome attend. Comme le bouquet d’un rendez-vous manqué.
Nous gardons de nos cueillettes d’exquises sensations. Couper le pied d’un cèpe. Le passer sous son nez. Fermer les yeux. Après, pour n’en rien perdre, frotter, sentir ses doigts. Remplir son panier de girolles. Y plonger doucement sa main. Toucher cette matière étrange, ni chair, ni pulpe. Fraîche et douce, comme la peau odorante des femmes.
En passant, caresser les amanites graciles, le bicorne des russules, l’ombrelle des lactaires qu’a retournée le vent Et, telle une vestale au temple de Priape, saluer l’érection du phallus impudique.
Enfin, pour ondoyer la tendre fricassée, descendre à la cave qui est le sous-bois des planchers. Choisir une grande bouteille. Sur le verre, encore fermer les yeux. Alors monte l’odeur de la terre. Ses feuilles, ses fruits, ses moisissures et ses champignons. Ses averses de lumière et de pluie. Le vin a porté là, si précieux et si fragiles, les parfums d’un automne à jamais enfui. Et dans l’assiette, les champignons fument comme un matin de brume.
La table a donné, mieux qu’un dictionnaire la définition du sous-bois.
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