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- Intro

Ils étaient jeunes. Dans leur vingtaine. Cette période de la vie dont on dit bien après qu’elle fut insouciante. L’ouvrage ne leur faisait pas peur. Ils en voulaient. Ils croyaient à l’avenir radieux des campagnes. Ils avaient foi dans ce progrès qui semblait ne jamais devoir s’essouffler. Oui, pour ces jeunes gens qui posent en noir et blanc, les belles années sont les années 60.
Petits enfants, beaucoup avaient connu la guerre, suivie de la paix des champs. Quand les chevaux, les bœufs, tiraient encore les chars. Le bois grinçait, les roues cerclées de fer crissaient sur les chemins. Le vent ne portait pas d’échos plus fracassants que le tintement des cloches. Pourtant, les pétarades du tracteur couvriraient bientôt l’Angélus. Rien ne se ferait plus sans l’engin triomphant. Rien ne rendrait les gars plus fiers que de tenir le volant. Comment douter, juché sur la machine trépidante, qu’enfin le temps était venu des récoltes extraordinaires ?
Ils seront les nouveaux paysans. Tout les poussait à aller de l’avant, à produire davantage. L’Eglise, héritière des siècles monastiques, n’avait plus rien à défricher. Mais les paroisses étaient toujours là. Les jeunes vicaires animaient de joyeuses prières. Et les syndicalistes, de quelque bord qu’ils soient, rêvaient d’un monde meilleur. Dans les écoles, on devenait de vrais agriculteurs. On apprenait à sortir la routine où s’étaient embourbées tant de générations. Les gars tentaient de convaincre leurs pères, les filles d’échapper à la vie besogneuse des mères. Et les banquiers lâchaient un peu d’argent.
Ingénieurs, techniciens, coopérateurs, enseignants, ils travaillaient tous au grand œuvre. Les politiques, les responsables agricoles mêlaient des voix unanimes. La symphonie pastorale se jouerait désormais  sur basse continue de moissonneuses-batteuses. Le bonheur, cependant, n’était pas toujours dans le pré. Il fallait grandir ou partir. La nuit, plus d’un pensait aux emprunts qu’il s’était mis sur le dos. L’exode rural vidait les champs, pourtant de plus en plus grands. Des hameaux restaient sans habitants. En ville, le travail était abondant, les salaires alléchants. Dans les cuisines en formica, on ne regrettait certes pas le vieux poêle, où chantait la bouilloire, où rêvassait la cafetière, comme une vieille au coin du feu.
Et comme un cauchemar, dont on ne parvient pas à chasser les images, de sombres pensées plissaient le front des mères. Des filles, qui s’étaient promises, guettaient le facteur. La radio parlait des « évènements d’Algérie ». La guerre honteuse, sans batailles, sans héros, celle du maintien de l’ordre, des embuscades. La guerre dont ils ne diraient rien quand ils reviendraient. Celle qui les avait enlevés des cours de ferme, des bals du dimanche. Celle qui allait discrètement graver sur les monuments, au bas des listes de 14, quelques noms supplémentaires. Mais on l’oublierait cette foutue non-guerre.
De ces années, on ne retiendrait que les bons moments. Le ronronnement des petits moteurs domestiques remplaçait avantageusement celui du chat assoupi près des cendres. On avait démoli la cabane au fond du jardin. Les voitures stationnaient dans les cours. Le journal télévisé s’invitait au fond des campagnes. Et les jeunes couples regagnaient leur nouveau logement pour prendre une douche. Oui, vraiment, c’était le bon temps. Celui de leurs vingt ans.
C’était celui de mes dix ans. Les vacances, je les passais chez mes oncle et tante, paysans du Morvan. Jamais, je ne suis monté sur un tracteur. Je me rappelle qu’en 68, il moissonnait pour la dernière fois à la lieuse, tirée par Java, Paulette et Suzanne, ses juments ardennaises. Il n’avait qu’une mobylette qui le menait par les chemins, son chapeau de paille, ses gros sabots sur les pédales, ses outils à long manche dépassant loin derrière le porte-bagage. Un équipage incongru. « Le monde vient fou ! disait-il. » Il est mort à cent ans, solide comme un chêne, et frais comme un gardon. Un homme d’une autre époque.
Les Années 60 ? Une décennie entre deux mondes.

 

 

- Bernard Quartier "Bernard n’a d’yeux que pour le juke-box"

Une ferme au milieu des bois. A 3 km de là, le clocher d’un village solognot. Le dimanche, toute la famille va à la messe en vélo. Bernard est enfant de chœur. Il adore la pompe romaine, l’odeur fade des cierges, les volutes épicées de l’encens. Et c’est un bonheur que de passer, par-dessus l’aube, le surplis de dentelles. Aux grandes occasions, c’est lui qui promène la croix, escorté de deux copains thuriféraires. Serrant le long manche,  il n’est pas peu fier d’ouvrir la marche solennelle. A la Fête-Dieu, des fillettes, toute vêtues de blanc, jettent des pétales de rose au passage de la procession. Sous le dais, porté par quatre paroissiens, autant pour tenir les cordons, le curé promène le Saint-Sacrement. Entonnant le Tantum ergo et autres chants liturgiques, on fait le tour des trois reposoirs couverts de fleurs : devant l’église, sous la statue de jeanne d’Arc, et dans la cour de l’école privée.
Mais ce que préfère Bernard, ce sont les enterrements. Là, il n’a pas peur de la mort. Et les défunts dispensent souvent de quelques heures de classe, tandis que les vivants font tinter les pièces à la quête. A la laïque, l’instituteur se fait parfois prier. Il n’est pas anticlérical pour des prunes. Mais les passes d’armes se font à fleuret moucheté. On sait se tenir entre gens d’esprit. La veille, le curé écrit un mot, demande untel et untel. Le fonctionnaire de l’Etat répond qu’il n’enverra pas celui-là ; l’élève ne doit pas manquer les cours. Le prêtre de lui répondre qu’il ne saurait pourtant s’en passer puisque ce garçon est de la famille…Bref, ce sont de belles cérémonies. Et très émouvantes, avec tous ces gens qui pleurent derrière le cercueil. Avec l’immense drap de velours noir, ses franges d’argent, qui encadre le porche de l’église. Par-dessus, l’écusson où se détache, en capitale, la première  lettre du nom du défunt.
Une population très croyante et pratiquante. Les rares enfants, qui ne font pas leur première communion, ne sont pas tout à fait comme les autres. Même chose pour les gens séparés. D’un oncle de Bernard, on dit que sa femme est partie, sans jamais prononcer l’horrible mot « divorcé ». Et il est rarement invité. Après Vatican II, en 65, le curé fait face aux fidèles et parle français. C’est un directeur de banque qui tient l’harmonium. Pour les Quartier, la messe est synonyme de pain frais. On s’arrête à la boulangerie. Par contre, la famille, enfourchant ses vélos, ne jette pas un regard vers le bistrot d’en face. A part Bernard sans doute.
Dés qu’il a eu ses 14 ans, il a franchi le seuil du Café des sports, avec le même plaisir qu’il avait à pénétrer dans l’église. Pourtant, c’est le repaire des communistes. Son père l’apprendrait, ça voudrait chauffer. Surtout que la patronne, à la poitrine opulente, ne boude pas ses charmes. C’est une parisienne.  A gauche de la salle du bar, où s’alignent les coupes des tournois de football, se trouvent les rayonnages de l’épicerie ; à droite, par la porte toujours ouverte, on aperçoit le fauteuil du coiffeur. Un siège extraordinaire, avec ses chromes, sa pédale, et son skaï jaune et noir. C’est le fils, le Roger qui coupe les cheveux. Quant à la fille, la Michèle, il paraît qu’elle entraîne les gars de 15 ans à boire de la bière. Bernard n’a d’yeux que pour le jukebox. 20 centimes donnent droit à cinq titres. Et ça change des cantiques. Il y a Sacré dollar par les Missiles : « Pour ce petit bout de papier qui peut tout acheter… » Patricia Carli supplie « Arrête, arrête, ne me touche pas… » Et Leni Escudero fredonne « Pour une amourette qui passait par là, j’ai perdu la tête… » Sa mère, qui sait, lui donne parfois une pièce en cachette. Et Bernard adore siroter son orangeade devant le téléviseur à l’heure de Télé Dimanche présenté par Roger Lanzac.
La bourgade a un deuxième établissement d’importance, le Café du Centre, près de la mairie. La clientèle de passage s’y attable volontiers. Outre son excellente cuisine, la maîtresse des lieux en impose par sa coiffure élaborée, une énorme mèche relevée que maintient un gros peigne, et un chignon  par-derrière. Ce doit être la seule femme au village à oser se maquiller les yeux. Une grande salle accueille les banquets et les pièces de théâtre. A travers les hameaux, trois bistroquets s’éparpillent. Dans l’un, les vieux tapent le carton. Le patron coiffe aussi son monde. Avant de passer son rasoir autour des oreilles, il a la réputation de mouiller le tranchant d’un doigt plein de salive. Ca glisse mieux. On l’appelle « Trou dans le ventre » parce que les méchantes langues colportent qu’il a découvert son nombril à l’armée. Un autre est tenu par une vieille vêtue de noir, qui vend un peu de tabac ; les cigarettes sont encore rares. Son homme répare les vélos. Le dernier n’est qu’un moindre comptoir. La femme d’un paysan y remplit les verres qu’on se jette en passant.  Par contre, le village possède un vrai salon de coiffure accueillant les deux sexes. C’est le rendez-vous des braves gens, des bonnes familles, lorsqu’ils ont besoin de se faire beaux. On n’y parle pas fort et on n’y sent pas l’anisette.
Bernard n’a pas oublié le jukebox de son adolescence. Devenu cuisinier, il ouvrira un bistrot à Orléans. Dans un ancien bordel. Son père restera un an sans lui adresser la parole. Aujourd’hui, il est président national des Cafés, bars et brasseries de France. Et il fredonne encore volontiers : « Pour ce petit bout de papier qui peut pout acheter, je vois faire autour de moi n’importe quoi… »

 

 

- Claude Chaumont "J'ai fait ma vie comme les autres"

Au printemps 1940, son père, un bûcheron, meurt d’un accident de vélo. Sa mère se retrouve seule, sans travail avec ses enfants. Claude n’a que 3 ans. Du remariage avec un cantonnier des Ponts-et-Chaussées, il garde un souvenir heureux. A l’âge du certificat, le voilà embauché, à droite, à gauche, chez des cultivateurs. Le travail de la ferme lui plait, mais il a autre chose en tête, être cuisinier.
            En 57, ayant échappé à l’Algérie à cause de ses rhumatismes, il se retrouve à Strasbourg, à la popote du régiment. Difficile de retourner aux casseroles en rentrant. Aussi est-il dans la culture lorsqu’on lui propose une place de cuisto dans un hôtel.  Il ne restera pas très longtemps, malgré qu’il s’entende bien avec la patronne. La chaleur des fourneaux lui cause de violents maux de tête. Alors, Claude  rechausse ses bottes d’ouvrier agricole. Il sera vacher pendant 26 ans.
            Claude ne sait pas bien pourquoi il a voulu faire ce métier. Sa mère élevait des lapins. Gamin, il s’en occupait. Il aimait le contact des bêtes. Né à la cambrousse, les vaches lui ont toujours plu. En ce temps-là, elles n’étaient pas farouches, se laissant facilement caresser. Quant aux chevaux, non, ce n’était pas son affaire. A 14 ans, traînant ses sabots de commis de ferme, il ne sait traire ni vache, ni chèvre. Pour tout cours agricole, on lui donne un tabouret, un seau et un « débrouille-toi ! ». Rien de tel que de regarder faire les autres. Ce n’est d’ailleurs pas trop compliqué. Il suffit de presser les trayons…
            S’il aidait le fermier aux champs, sans jamais s’aventurer sur le tracteur vu son dos fragile, sa tâche essentielle était de s’occuper des bêtes. Il en a trait des laitières ! Une quarantaine de vaches « rouges » (Pie-rouge de l’Est). Afin qu’elles donnent bien gentiment leur lait, on ne devait pas trop l’entendre gicler dans le seau. Il fallait que la mousse étouffe rapidement le bruit du jet. Et la vache se trayait toute seul, ou presque. Une combine. En tout cas, en ce qui le regarde, c’était comme ça. Puis en 60, la trayeuse est arrivée. Et les vaches blanches (Frisonnes). Et plus tard, les chaînes de curage, où l’on appuie sur un bouton pour que ça nettoie.
            Les vaches, ça salit les litières tous les jours, consciencieusement. Claude prenait le manche de la fourche, chargeait et poussait la grosse brouette. C’était dur ; elle n’était pas de Saint-Léger. Le fumier ne se jetait pas à la va-vite, n’importe comment. Il plaçait les fourchées de façon à ce que le tas tienne debout et ait de l’allure. A force d’entasser la paille et la bouse, il prenait de la hauteur. Et il devait balancer ses fourchées par-dessus son épaule, puis grimper pour l’arranger. Quand il était bien plus haut que lui, dans les trois mètres, on en élevait un autre à côté, adossé au premier. L’hiver, dés qu’il y avait une demi-journée de libre, Claude chargeait une remorque à la fourche. Dans les champs, il suivait en marchant le tracteur du patron, tirait le fumier avec un croc. De petits tas en petits tas, il venait à bout du chargement. Et revenait plus tard pour l’éparpiller à la fourche. Le gros de l’épandage avait lieu au printemps.
            Les vaches, ça a de l’appétit. Claude leur préparait des betteraves, se servant d’un coupe-racine à moteur électrique. Il mélangeait les morceaux avec de la menue paille, un peu de foin et de grains aplatis -c’était plus digeste- pour la ration matinale. Le soir, il distribuait du foin tiré du grenier, au-dessus de l’étable. Dans ses débuts, il était en vrac, avant que ne roulent les botteleuses. Et point d’eau dans la boutique. Deux fois par jour, le matin après manger, le soir avant la traite, il les menait à l’abreuvoir du village. Tout le monde y allait. C’était chacun son tour. L’eau est arrivée dans les écuries lorsqu’il était à l’armée. Pour le reste, Claude étrillait les bêtes, les soignait. Les vêlages le tiraient souvent du lit, ou l’empêchaient de s’y mettre. En cas de problème, le patron ! C’était des bêtes familières. Toujours à passer entre, à remplir les mangeoires, à leur mettre la chaîne autour du cou.  
            Il était logé et nourri, prenait tous les repas en famille, du bol de café à l’assiette de soupe. Il s’y sentait à l’aise, comme chez lui. Il lui arrivait de préparer la marande quand la patronne n’était pas là. Parce que sa passion l’accompagnait toujours. On le demandait pour les repas de famille, les baptêmes, les mariages ou les communions. Congé un dimanche sur deux. Evidemment, les banquetées ne se pliaient pas toujours à ce calendrier. Mais ses employeurs étant bien accommodants, les deux partis s’arrangeaient. Sa chambre se trouvait dans un bâtiment indépendant. Il n’y faisait rien d’autre que de se couler chez l’édredon. Les soirs, il en avait plein les bottes. Les dimanches ne le voyaient jamais au bistrot. Son genre, c’était plutôt d’aller à l’église. Il y avait tant de choses à faire. Nettoyer, fleurir. Rendre service. D’ailleurs, s’il lui fallait compter ses ennemis, il serait bien embarrassé.
            Il a toujours été célibataire. Ca ne l’a pas empêché d’être heureux. Par contre il n’appréciait pas que les gens racontent qu’un ouvrier agricole, c’était un moins que rien, un buveur, un fumeur. « J’ai fait ma vie comme les autres »
En 78, Claude a quitté ses patrons pour rentrer à l’usine. Enfin, il est resté autour. Il était jardinier, s’occupait des abords. Depuis qu’il est en retraite, il a des poules, des lapins, cultive un grand jardin. Avec ses économies, il se paye des voyages. Une fois, jusqu’en Terre Sainte. Il se prépare à retourner à Lourdes, comme brancardier. « Je suis un drôle d’oiseau, qu’il dit. »

 

 

- Odile et Antoine "Cette vie nous plaisait, c’était la liberté"

Odile a connu son mari au bal des 20 ans, organisé par les conscrits en mars 1957. Brève rencontre puisqu’il partait en Algérie dés le mois de juillet, et qu’elle ne le reverrait qu’en octobre 59. C’était la fille d’un petit exploitant en moyenne montagne, dans la Loire, qui faisait aussi du transport avec son cheval. A 14 ans et demi, elle va travailler à l’usine, une blanchisserie. Lui connaît les mêmes origines dans un village distant d’une dizaine de kilomètres. Pour mettre du beurre dans les épinards, Antoine se louait  à droite et à gauche.
            En Algérie, perdu dans cette guerre sans nom, il savait au moins à qui écrire. A son retour, les jeunes gens ne pensent qu’à s’établir. Plus le temps de s’amuser. Et en août 60, les voilà mariés. Et à la Saint-Martin suivante, les voilà affermés sur 7 hectares, dans les Monts de la Madeleine, massif qui domine la plaine roannaise. Antoine n’a pas un sou vaillant. Sa femme l’aide pour acheter une première vache (87 000 anciens francs), avec ses économies de l’usine. Le père Ducros en donne une autre pour pouvoir atteler, et la belle-mère fournit la troisième, qu’il dresse sous le joug Passé le premier hiver avec ces bêtes, il acquiert au printemps une meilleure laitière, une montbéliarde de 4 ans flanquée de son veau. Toutes les bêtes étaient dûment tirées, qu’elles travaillent ou non. On ne devait rien perdre. Chaque année, ils augmenteront leur cheptel d’une vache supplémentaire.
Ils ont du trimer, mais Antoine préférait ce dur métier plutôt que de renter aux arsenaux de Roanne qui embauchaient à l’époque, et où se rendaient pas mal de paysans. Cette vie lui plaisait, c’était la liberté. Se faire commander 30 mois en Algérie lui avait largement suffi. Fini cette comédie ! Et il ne voulait pas laisser tomber ses parents.
            Il cultive donc du blé, du seigle, des patates, nourrit ses trois cochons et, n’ayant pas assez de foin en grange, donne la paille aux vaches. Et pas question d’avoir un cheval, il n’y en avait pas assez grand pour l’entretenir. Un cheval, c’est plus gourmand, plus difficile, et il faut l’équiper. Les vaches n’avaient besoin que d’un joug, facilement trouvé d’occasion dans une brocante. Pas de crédit non plus, l’exploitation étant trop petite, et la banque n’y pouvant trouver de quoi se rembourser en cas de malheur.  Antoine empruntait la charrue, la faucheuse et la javeleuse à son père avec lequel il travaillait. Pour moissonner le blé et le seigle, ils adaptaient une grille sur la faucheuse, ce qui permettait d’isoler la quantité nécessaire à une gerbe. Les hommes liaient tout de suite derrière, avec de la paille, s’aidant d’un petit morceau de bois allongé, la « bille », pour nouer le lien. Le foin, tombé en andains, était chargé en vrac, à la fourche.
            Pour se chauffer, Antoine abattait des arbres, surtout des hêtres. Il débardait avec ses vaches, puis chargeait les grumes sur  ces longs chars qui ramenaient le foin et la moisson. Il en ôtait les ridelles pour charger les troncs. Et les grandes roues  cerclées de fer grinçaient sur les mauvais chemins, au rythme poussif des vaches. Elles en bavaient les braves bêtes ! La Moussette, la Charmante, la Bichette, la Blondine, la Rosette…Le père l’aidait à débiter les grumes, tirant chacun leur tour sur le passe-partout. Sans tronçonneuse, c’était une longue besogne que de fendre les bûches, et d’en faire une réserve suffisante pour passer la morte saison. En plein hiver, lorsqu’il en manquait, Odile prenait le manche de la cognée. Le hêtre qui n’avait guère eu le temps de sécher, brûlait vaillamment cependant. Aussi, les dimanches après-midi, au lieu d’aller se promener, le couple s’occupait à couper du bois. Mais ils n’attelaient pas les bêtes ce jour-là. Histoire de « respecter les autres ».
            Comme ils n’avaient pas les moyens de se payer des clôtures, Odile gardait les vaches. Depuis le printemps, jusqu’à l’automne, le matin et l’après-midi pendant deux tours d’horloge, elle les menait pâturer. Et alors que l’aînée de ses filles, vers 8 ans, commençait à la remplacer, ils ont pu clore leurs pâtures. Il y avait la traite. Plus tard, ils ont eu jusqu’à douze laitières à tirer à deux, tous les jours. La patronne faisait du beurre, du fromage. Antoine l’aidait à tourner la manivelle de l’écrémeuse. Elle tenait la maison qui, encore aujourd’hui, ne connaît pas de chauffage central. La cuisinière, où hantait toujours la bouilloire, suffisait à tempérer la pièce à vivre, sans parvenir toutefois à chasser le grand froid des chambres. Dans les lits des filles, des bouillottes réchauffaient les draps glacés. On n’éteignait le feu qu’au plus fort de l’été, un butagaz à deux bouches permettant de cuisiner. Pour la toilette, on se mettait dans le renfoncement de l’évier, se lavant dans une bassine en tôle avec le seul luxe d’un savon de Marseille et d’un broc d’eau chaude. Et c’est dans un baquet en bois qu’Odile lavait le linge.
L’installation d’un chauffe-eau à gaz allait grandement lui faciliter la tâche. En 1971, suivrait le téléphone, les Ducros ayant accepté d’abriter le poste d’abonnement public communal. Dans le hameau, personne ne le voulait. Eux, ils étaient contents. Les gens de la demi-douzaine de maisons venaient passer leurs coups de fils. On ne téléphonait pas pour n’importe quoi. Et les Ducros faisaient même les commissions lorsqu’ils recevaient des appels, n’y étant pas tenus car ils n’étaient pas « cabine ». Puis, l’année suivante, viendrait le frigo,  la télé en 1975. Le congélateur attendrait les années 80.
Jusqu’à  la fin des années 60, le beau-père faisait le pain au four. Il se conservait dix jours. Puis, deux fois par semaine, la camionnette du boulanger klaxonnait dans la cour. Passaient encore l’épicier, le boucher, et sans prévenir surgissaient nombre de marchands de vêtements. En ce temps-là, on s’arrêtait pour causer. C’était bien là le moindre des plaisirs et des politesses. On n’était pas comme maintenant si « à cheval sur le temps ». Quand on rencontrait ses voisins sur des chemins encore un peu fréquentés. Quand on se rendait chez les uns et les autres, l’hiver, pour passer les soirées. C’étaient les dernières veillées. Les hommes jouaient aux cartes, les femmes cousaient, tricotaient et papotaient. On se mettait tous à casser des noix pour le moulin à huile, à peler des châtaignes.
Et bien sûr, on tuait le cochon. Un voisin, habile à manier le couteau, l’égorgeait. Antoine débitait la carcasse. Il faisait du saucisson pour toute l’année, les pendant au plafond. Après 40 jours passés au saloir, les jambons les rejoignaient sous les solives. Ils y séchaient jusqu’en avril, puis montaient se bonifier au grenier, dans une caisse remplie de cendres. Et plus on attendait, et plus ils étaient bons…
           
Antoine a conduit son premier tracteur en 1973. Un Sam, importé d’Italie, bientôt équipé d’une barre de coupe, d’une charrue, d’un cultivateur et d’une presse. Ce coin de moyenne montagne étant plutôt pentu, l’engin est équipé de quatre roues motrices, pour plus de sécurité. Il a repris les 15 hectares de son père. Puis, à 56 ans, il s’est mis en préretraite. Le couple ne regrette pas ses choix. Au début, Antoine s’est pourtant fait bien du souci. Il craignait de manquer d’argent pour survivre. Mais ils ont gagné leur vie et leur indépendance dans ces paysages qu’ils aimaient. Et l’un des fils a pris la relève.

 

 

- Philippe Devos "Vous qui êtes vétérinaire, dites-moi donc ce que j’ai !"

Petit-fils d’agriculteur des Flandres, fils de vétérinaire, il marche sur les traces de son père, entre à Maisons-Alfort en 64, passe sa thèse pendant les manifs de mai 68. Il s’installe alors à Fruges, dans le Pas-de-Calais, succédant au praticien avec lequel il a travaillé durant ses études. Il connait donc bien l’endroit. Une région peuplée de petites fermes très nombreuses, groupées au centre des villages. Leur richesse, c’était les bovins.
            Un jeune était jugé sur ses premiers accouchements. On l’appelle. Une dizaine de types l’attendent dans l’étable. Il fouille la bête. La tête du veau est retournée. Pas commode pour un débutant. Il s’échine, pique des suées, en vain. On maugrée dans son dos. Puis, un à un, les voisins vident les lieux pour gagner la cuisine. Tout à coup, il saisit la ganache du veau, la tête se redresse. « Venez tirer, bon dieu ! » Ils accourent. L’honneur est sauf, la gloire est assurée. Mais il y avait bien pire. Le poulinage de la jument boulonnaise. On n’en soignait presque plus. C’était la panique ; l’énorme animal pouvait vous casser un bras. Et tout le village était là… Souvent, c’était un poulain trop gros. Il fallait faire marcher la mère, puis tirer comme des brutes, dix hommes  d’un côté, dix de l’autre. Son mentor lui avait sorti cette boutade : « Un vétérinaire doit être grand, fort et bête. » Grand parce que plus le bras était long, mieux il fouillait les vaches. Fort, parce qu’il en imposait. Bête, parce qu’il ne fallait pas trop se casser la tête ; le résultat d’abord. Et d’ajouter cet aphorisme universel : « Il y a le savoir-faire et le faire-savoir.»
            A l’époque, le vétérinaire était encore quelqu’un. Nombre d’entre eux, maires, siégeaient aux conseils généraux, voire à l’Assemblée. On savait s’habiller en notable. Philippe portait des culottes de cheval flanquées de larges ailerons, des bottes en cuir sur mesure, et une casquette de velours qu’on ne pouvait confondre avec celle d’un paysan. On ne manquait pas de le saluer, assez respectueusement. Comme le médecin. Mais les gens pensaient que le vétérinaire était encore plus intelligent, les bêtes ne disant rien des maux qui les tourmentent. Philippe se souvient d’une bonne femme qui, les deux pieds dans une bassine, lui lança : « Le docteur n’y connaît rien ! Vous qui êtes vétérinaire, dites-moi donc ce que j’ai ! »
            Aux tous débuts, il s’arrêtait dans les bistrots qui faisaient cabine-téléphonique pour voir si sa femme avait laissé des messages. D’ailleurs, il était bon de s’y montrer. Lorsqu’il arrivait dans une ferme,  on lui apportait une pinte d’eau chaude, une serviette, et une savonnette dans son emballage. Elle était toujours neuve. Pour payer, on lui balançait le carnet de chèques. Un signe de confiance. Pas de comptes, pas de tva. A ses débuts, on venait encore sonner à sa porte pour régler les honoraires, aux deux foires d’automne et de printemps. Et il fallait les mériter. L’un des premiers appels avait été pour examiner une jument, son propriétaire ayant besoin d’un certificat destiné à l’assurance. « Combien je vous dois ? ». Philippe ne sait pas trop, alors il compte une visite. « C’est cher pour un certificat ! rétorque le péquin. » Une autre fois, c’était une vache qui ne se relevait pas. Une fièvre de lait. Injection de calcium. L’éleveur rappelle : « Elle est toujours pas d’bout ! » Philippe s’entendra reprocher de n’avoir pas utilisé le même flacon que son prédécesseur. Pas étonnant que ça n’est point marché. Les bougres vous avaient à l’œil. Mieux valait ne pas rater une intraveineuse chez un veau. Et si vous sortiez un mort-né de la matrice, c’est tout juste si on ne vous en tenait pas responsable. C’était le temps où l’on soignait les chiens gratis. Un fermier amenait son chien : « Y mange plus ! disait-il en jetant son mégot.» Un diagnostic impossible à faire. Allez, une piqûre. « Merci, j’vous dois ? » Evidemment rien. « Bien sûr, c’est le chien ! » Le clébard, vous comprenez, ce n’était pas son métier.
C’était la fin du cheval de trait Boulonnais, mais il en restait encore dans les fermes. La pathologie la plus terrible : le coup de sang. Ils aimaient leurs chevaux, les nourrissaient autant, qu’ils travaillent ou non. Aussi, ce bon géant, les muscles congestionnés, ne pouvait plus avancer, et tombait sur le cul. On le saignait, plongeant le trocard dans la jugulaire. Le sang giclait ; 5 ou 6 litres. Le véto avait fait son métier. Sinon, on aurait dit : « Il l’a pas saigné ! » Comme un curé ayant refusé le viatique. La fourbure était moins grave, la congestion n’atteignant que les sabots. La jambe raide, le cheval paraissait marcher sur des œufs.
Jusqu’au milieu des années 60, le vétérinaire avait une mission curative, rencontrant des affections classiques comme les chutes de calcium, les boiteries, les mammites. Ici, on n’était pas en avance. Le bétail, trop nombreux, mal logé, était aussi mal nourri. Faute de savoir conduire leurs troupeaux, les éleveurs ne juraient que par les injections d’antibiotiques. C’était l’ère du médicament. Des dizaines de représentants démarchaient les cabinets. Puis, les jeunes revenant des écoles d’agriculture, appliquant ce qu’on leur avait appris, surent maîtriser une stricte hygiène et une alimentation complexe. Sous la pression des centres d’insémination, les Flamandes avaient disparu au profit des Holstein. Les rations de plantes très énergétiques mais carentielles, tel le maïs, exigeaient de calculer les apports complémentaires. On sortait les tables Inra. Les nouveaux paysans réclamaient désormais des conseils préventifs, leur comptabilité la réduction des frais vétérinaire. Les praticiens durent se recycler. Eux qui, le bras dans les matrices, les pieds dans la bouse, restèrent aptes à faire la synthèse entre les injonctions du progrès, les rêves éveillés des agronomes, des ingénieurs, et les réalités matérielles, humaines, du terrain.
La décennie avait vu naître l’association des vétérinaires de campagne. On connut un boom euphorique. S’installant, Philippe avait hérité de 7 000 bovins, alors que la moyenne était de 5 000. Il était heureux de travailler comme un forçat. « Je voulais tout bouffer ! » Arrivé à 10 000 têtes, le téléphone ne le laissant plus en repos, il décidera, en 75, d’appeler un confrère en renfort. Le vétérinaire solitaire, jaloux de sa clientèle, et qui voyait le voisin comme un rival, appartenait au passé. Son prédécesseur, ayant vu l’enseigne « Maison vétérinaire » lui lancera cet apostrophe ironique : « Alors, tu l’as ouvert ton magasin ! » Ce sage, tenant d’une tradition révolue, avait été de bon conseil. « Il y deux choses pour lesquelles, il faut faire extrêmement attention ici, disait-il, les élections et la chasse. » Philippe, alors un peu naïf, s’en est souvenu, se gardant de prendre position.
Il l’a aimé son métier. Depuis son enfance, il baignait là-dedans. Ce qui lui plaisait, c’était de bosser. Toujours au volant de la 4L, puis de la R6, puis de la R16, toujours dans les étables. Les dimanches dans son fauteuil à attendre un coup de fil. Il a adoré piquer les vaches, gratter les pieds, faire des accouchements. Et il les a aimé ces sacrés paysans, malgré tous leurs défauts. Un petit monde en retard. Mais, il était si souvent chez eux. Au cul des vaches. A boire le café, en pleine nuit, sur un coin de table. A voir pousser les gosses.
Philippe a fini en blue-jeans, comme tous les autres, toubibs, curés, instits. Il se souvient de ces paysans des années 60 au fond de leur cambrousse, qui n’avaient jamais rien demandé à personne, et qui sont partis avec des retraites de misère. Oubliés. Place aux jeunes éleveurs.

 

 

- Pierre Agin "Une fois déposés, je suis bien sûr de récupérer mes sous ? "

Le 31 décembre 1959, à 23 h, Pierre arrive à la ferme familiale Il rentre d’Algérie, juste à temps pour célébrer la nouvelle année. Il n’a que son cap, pourtant, au mois de mars, il est embauché à Paris, à la banque Dupont. Ses parents n’ayant pas eu droit aux bourses pour d’obscures raisons politiques, ils ne pouvaient pas payer l’internat au collège. Aussi suivra-t-il neuf années durant une formation professionnelle.
            Entre-temps, Pierre a rencontré Huguette, clerc de notaire. C’est pourquoi, quittant la capitale, il rejoint le Crédit agricole, agence de Saint-Calais, dans la Sarthe, son pays natal. La banque mène une campagne publicitaire. Pendant trois mois, il va parcourir la moitié du département, au volant de sa 2Chv de service, visiter les communes de tous les cantons. Les réunions ont lieu vers 20 h, dans la salle des fêtes ou une pièce de la mairie. Les gens, une majorité d’agriculteurs mêlée de salariés, de commerçants, font un public attentif qui varie de 40 à 200 personnes ; et les enfants qu’on n’a pu laissés tout seuls. Le directeur d’agence commence par expliquer le rôle d’une banque, les prêts, les placements. Puis c’est au tour de Pierre de passer un film intitulé « Le Père Goriot ». Sans doute parce que Balzac a fait mourir ce héros dans la misère. Le vieux, donc, arrivé chez lui, saute de son vélo, trouve sa porte fracturée. Et il s’aperçoit qu’on lui a volé son argent. « Ah ! gémit-il, si je l’avais mis au Crédit agricole, ça ne me serait pas arrivé !» Tout le monde se gondole. Mais pas longtemps. On sent comme une inquiétude planer sur la salle…
Pierre exhibe alors un chèque en plastique de 1,50 m de long sur 60 de large. « A qui on le fait ? demande le directeur. Et quelle somme on met ? » Armé d’un gros feutre, Pierre montre comment le remplir. Il distribue ensuite des spécimens au public pour les travaux pratiques, rappelant qu’il ne faut pas oublier d’inscrire au bas son nom et son adresse. Sinon, comment retrouverait-on les futurs clients ? Les villageois posent des questions de toutes sortes. L’une revient souvent : « Une fois que je les aurai déposés, je suis bien sûr de récupérer mes sous ? » Le directeur d’agence racontait d’ailleurs cette anecdote : un client fait un retrait important. Il compte les billets,  les redonne aussitôt. Etonnement du guichetier. Le quidam de répondre alors : « Je voulais juste voir si vous aviez encore mon argent. » Les employés de l’agence locale sont de la partie. Ils discutent avec les gens qu’ils connaissent déjà, prennent contact avec d’autres. Les faux chèques servent de billets de loterie. On gagne, par ordre d’importance, une couverture chauffante, un sécateur, quelques cendriers et des babioles. « Que voulez-vous que j’en fasse ? s’exclame un jour le gagnant du premier prix, je n’ai pas le courant ! »
            Toute la semaine, Pierre couche à l’hôtel, après avoir rangé son déballage. Au matin il continue sa tournée du fond des campagnes. C’est l’hiver 62/63. Il gèle à pierre fendre. Le film casse à cause du froid. Il le rafistole. Et il le passe avant la réunion pour voir si ça marche. Dans les salles, l’électricité pose parfois problème. Un soir, il doit tirer 100 m de fil depuis le presbytère. La 2chv a bien du mal à rester sur la route, glissant sur le verglas et la neige tassée. Il terminera son périple à Loué, un vendredi soir. Le lendemain, il mettra 4 h pour faire les 80 km qui le séparent de chez lui.
            Après ses trois mois de vadrouille, Pierre est passé démarcheur. Il n’existe que quatre produits de placement : le compte-courant, le livret, les obligations, et les bons à 5 ans. Les derniers étaient presque toujours anonymes. Il ne faut pas que ça se sache. Et on les emporte à la maison ; c’était plus sûr. Pierre voit six clients par jours, le dernier souvent tard. On ne compte guère son temps. On discute. Et on boit le café, sinon rien n’est possible. Au début, il en buvait donc une demi-douzaine par jour, et autant de gouttes dans la tasse. Il a vite arrêté, prétextant ne toucher à l’alcool que le dimanche. Il se rend chez les gens à l’improviste, après avoir consulté à l’agence les comptes bien garnis. C’est l’année des Bons à 5% 1963. Un soir de novembre qu’il débarque chez un paysan, la femme traie les vaches. Le mari est encore au champ, avec ses chevaux, à semer du blé d’hiver. Elle l’installe dans la cuisine, sert un café, met des gâteaux sur une assiette, et retourne à ses seaux de lait. Il attend. Après avoir dételé dans la cour, le patron s’attable. Il place 500 000 anciens francs. Ca fait de l’argent. Et vous pensez si Pierre est content. Lui, qui gagne 50 000 francs par mois. Quand il arrive chez lui sur le coup des dix heures, l’agent Renault est là. Il attend lui aussi. Du coup, Pierre lui achète une dauphine neuve  pour  640 000 francs. 
            Il arrive qu’il fasse signer des bons de souscription dans les champs, sur une charrue Brabant. Les femmes ont plus d’importance que les paysans ne veulent le laisser paraître. Certains ne signeront rien sans consulter l’épouse. Pierre le devine. S’ils ont un tracteur – pas question de laisser les chevaux en plan -, Pierre leur propose, l’air de rien, de monter dans sa voiture pour en causer à la ferme. L’affaire conclue, il les ramène  en rase campagne. A l’époque, on commence à s’équiper de tracteurs. On agrandit les troupeaux de vaches laitières. Et il se vend des terres, nombre de petits exploitants cessant leur activité. A ce propos, un employé de la banque s’étant aperçu que le compte d’un agriculteur fonctionne au ralenti, s’en inquiète auprès de lui. Il rétorque :
« Vous n’avez pas voulu me prêter pour un champ !
- Mais qui avez-vous vu ?
- Personne, j’y suis pas allé…c’est mon voisin qui m’a dit que vous ne vouliez pas.
- Et qui donc à acheter le champ ?
- Mon voisin, pardi ! »
En 1971, Pierre est nommé directeur d’agence à Parigné l’Evêque. C’est la grande époque des cars-banques, équipés d’un guichet, qui vont de commune en commune jusque dans les hameaux, pour les opérations courantes. La clientèle monte à l’intérieur ; on peut fermer la porte pour plus de discrétion. La banque les prête aux associations. Ainsi les véhicules, arborant les couleurs du Crédit Agricole lors des manifestations locales, servent-ils encore à la vente des billets, à l’entrepôt des lots. En 1976, le Crédit agricole pourrait lancer son célèbre slogan : le bon sens près de chez-vous.

 

Photos : Jean-Luc Petit / Site : HeerSpirit