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- Carosse

Il n’y a guère eu que les rois fainéants pour se faire charrier, vautrés dans leur litière, par des bœufs indolents. La souveraine autorité se servit du cheval comme d’un piédestal.
            Tout ce qui eut honneurs, charges, renommée, bourse pleine, enfourchait sa monture ou paraissait en attelages clinquants, brinquebalants.

Et celui qui roulait carrosse montrait qu’il était riche.

 

            Le roi Henri s’en allait voir Sully, l’entretenir de la guerre. La lourde voiture carrée, passant le porche du Louvre, s’engage bientôt dans la rue étroite et encombrée qu’empuantissaient les charniers du cimetière des Saints-Innocents.
            Se juchant soudain sur une roue arrière, Ravaillac, l’œil enflammé, surgit à la portière. Au deuxième coup, le roi empourpre son habit de satin noir.
            « Ah Sire, souvenez-vous de Dieu ! » lui crie un vieux compagnon.
            C’était un bel après-midi du 14 mai 1610.

            L’archevêque de Reims revenait de Saint-Germain. Six chevaux tiraient à grand train son carrosse quand, traversant Nanterre, un quidam et son canasson se mettent en travers et, voulant se ranger, n’en trouvent pas plus le temps que l’équipage à songer même à s’arrêter.
            Six chevaux, un carrosse, une poignée de laquais, un cocher et un archevêque le cul par dessus-tête ! Et le pauvre cavalier, par miracle indemne, se relevant, éperonnant sa monture et fuyant.
            Monsieur de Reims le racontant, disait : « Si j’avais tenu ce maraud-là, je lui aurais rompu les bras et coupé les oreilles. »
            C’est la marquise de Sévigné qui l’écrit à sa fille, madame de Grignan, le lundi 5 février 1674.

            Il ne me reste qu’assez de place pour faire défiler, après ces deux carrosses, le coupé, le landau, le cab, le phaéton, la tapissière, le char à bancs, la victoria, le tilbury, le fiacre, voiturant passagers de qualité et compagnies joyeuses.
            Et le corbillard, débordant de couronnes, hérissé de plumets, traînant  son morne cortège.
           
            A cet inventaire, se souvenant de son enfance, le regard émerveillé, qui ne mettrait encore  le carrosse qu’arrêta le chat du marquis de Carabas, la citrouille de Cendrillon ?

 

 

- Couple

Buffon, qui oubliait la girafe, disait du cheval qu’en élevant sa tête, il semblait se mettre au-dessus de son état de quadrupède. Et l’homme, montant sur le cheval, ne paraît-il  pas se hisser là où sa nature ne le destinait pas, y voir le monde d’un autre regard, y prendre une autre allure ?
           
A la différence de nombre d’animaux, nous avons intimement mêlé à la nôtre, l’histoire du plus noble des leurs. L’homme l’a  reconnu parmi tous les troupeaux, non pas pour l’asservir mais, comme il a fait de l’eau ou du vent, pour maîtriser ses forces impétueuses. Car le cheval ne connaît pas l’humiliation du joug. Et le collier ne lui fait pas baisser la tête, quand son harnachement le magnifie.

            Son dressage, plus qu’une technique, est un art. S’il lui fallait un dieu fondateur, qui ne penserait à Athéna       offrant au héros, pour dompter Pégase, un mors en or ?
           
            On s’accorde à dire la beauté singulière d’un cavalier et sa monture. Cette image conjugue la grâce, l’élégance, la race qui lui donnent sa haute noblesse. De ce spectacle émouvant, qui force le cœur et remue les entrailles, se dégage comme l’essence de toute harmonie. Ils sont deux, ne font qu’un, dans un même mouvement, une même légèreté. Dans un équilibre où se répondent la retenue et  l’abandon, la souplesse et la fermeté, la puissance et la délicatesse. C’est une danse où le cheval n’a plus sa tête. Un esprit l’habite. Où le cavalier n’a plus de jambes. Il va au pas, il trotte, il galope. C’est presque une musique que rythment les sabots tintant. Comme des claquettes.
Le cheval et son cavalier. Qui ne font qu’un parce qu’ils sont deux.

 

 

- Crin

On raconte dans la famille que mon trisaïeul, dont on conserve pieusement un papier militaire, se tira hardiment d’un fort mauvais pas. Vers les années 1840, quand le père Bugeaud conquit l’Algérie, sa compagnie, tombée dans une embuscade, ne s’en releva pas. Tous furent dûment  exterminés, for l’ancêtre et son capitaine. L’officier tournant bride sur une soudaine échappée, lui se voyant perdu, il saisit la queue du cheval, se tenant pour dit que s’il venait à la lâcher, il était mort. C’était un fort et grand gaillard, de la race des vieux paysans. Jamais il n’allongea de telles enjambées, sautant, volant, rebondissant. Mais il tint bon  jusqu’à ce que l’autre le fît monter en croupe.
La queue avait du crin et l’homme avait du cran. Festoyant à Syracuse, Damoclès n’en eut pas autant. Apercevant soudain, pendue à un crin, une épée pointée sur sa tête, il  renversa sa coupe. Mais ce n’était qu’un courtisan.

Le crin est donc ce poil long et rude qui vient au col et cul des équidés, de quelques autres quadrupèdes. Le lion, qui n’est pas le moindre, partage avec le cheval le port de la crinière. Et le cimier étincelant du cuirassier. Il n’est cependant que le cheval à traîner un aussi noble panache, quand le roi des animaux, comme la vache, balance un chiche toupet au bout d’un maigre appendice.

Si les soies du cochon servirent aux aspergements d’eau bénite, que les savons à barbe goûtèrent à ceux du sanglier, les crins  n’envièrent jamais ces piteux destins. Artisans, ils obligèrent les bourreliers, tapissiers, matelassiers, carrossiers. Artistes, en mèches délicates, ils coiffèrent les pinceaux. Mieux, l’archet en témoigne, ils jouent de la musique. Le dessous féminin couronne cette plaisante réputation. Le crin est un poil galant. Plus d’une belle vous aurait dit, au temps des crinolines, qu’il court les jupons. De l’étalon, c’est le Leporello.  

La crinière, flottant au vent, comme une charpie d’étendard. La queue ondoyante. Cascade de crins. Flamme ardente.

 

 

- Crottin

Quand j’étais petit enfant, ma mère, me faisant sauter sur ses genoux, chantait cette comptine :
            « A cheval sur mon bidet,
            Quand il trotte il fait des pets, Prout ! Prout ! »
Ecartant soudain les cuisses pour amorcer ma chute, me retenant des deux mains, elle terminait en riant :
             « …Tombé dans l’eau ! » Et avide de goûter la sensation exquise du danger annoncé, dix fois je la faisais recommencer.

            Le monde est plein d’emmerdements. Si tant de besoins participent à cet état, qu’il n’est pas de chant d’oiseau que ponctue une fiente, une chiure où ne finisse un  bourdonnement, qui   penserait  inscrire le crottin au bas de l’inventaire calamiteux ?

Ne rebutant point le regard, n’offensant point le nez, il dresse, au milieu des sentiers, ses pièces montées. Et tout bon jardinier, au temps où passaient par les rues attelages, fiacres, omnibus  et charrois, mettait dans son panier, comme on fait des fruits tombés, cette manne des croupes. Le tracteur, pétaradant, a les gaz puants et stériles. Le chien a la crotte coupable, le vent sournois. Mais  le cheval ne sait rien faire sans élégance. Il a le pet franc, sonore et courtois. Il vous fait sans manière comme une politesse. Il pète noblement avec un naturel qui ajoute à sa grâce.

Le bruit mat du crottin qui choit, érigeant ses éboulements. Où vont glaner les poules. Où le moineau, comme au tas de fumier joue les petits coqs.
Abondant, nourrissant, obligeant. Le crottin, ses petits choux vernissés, ses tas solitaires. Cahute du bousier.

 

 

- Croupe

La croupe désigne l’espèce de coupole qui surmonte le chevet d’une église. Un homme avisé ne saurait pourtant en rester à la définition du derrière d’un bâtiment cultuel. C’est un peu comme s’il retenait du sein le sens que lui donne la marine : partie de la voile gonflée par le vent. Le sein s’accommode  d’autres voiles, la croupe s’aventure à d’autres chevets.  Et le cheval, mieux que vénus callipyge, lui donne la prestance et la noblesse  que lui envient bien des blasons.
           
La croupe est la partie postérieure de l’animal qui s’étend depuis les reins jusqu’à l’origine de la queue. Je me souviens des chevaux de trait d’un oncle paysan. C’était des Ardennais.  Enfant, je les trouvais immenses. Et lorsqu’il me juchait quelques instants au faîte de ces bêtes tranquilles, le cœur battant, les jambes écartelées, aux doux de la cuisse  le rêche du crin, je me gardais de lui lâcher la main.  Je ne me sentais pas simplement élevé comme lorsque je grimpais en haut des chars à foin, mais enlevé, redoutant que ce monument frémissant vînt à s’ébranler et m’emportât, telle une vague.
Et quand, debout à côté de l’oncle, sur le tombereau vide embaumant encore le fumier, nous revenions à la ferme, je revois la croupe, charnue, vaste, luisante, où s’agitait, comme un pompon de manège, un petit bout de queue. Je pensais alors, goûtant les relents de bouse, le fumet de jument, prêtant l’oreille à l’attelage brinqueballant, grincements du bois, crissements des hautes roues cerclées de fer,  qu’il n’y avait pas au monde plus belle promenade.
Débouchant dans la cour, fiers comme Artaban, nous riions de voir s’enfuir les poules, le coq endimanché, les dindes noires comme des juges, tous dissimulant sous  des robes emplumées de pauvres petits derrières. Car le croupion est la négation de la croupe. Faux-culs comme paniers, vertugadins et crinolines.

            La croupe, généreuse, voluptueuse, épanouie.

            Eros ne pouvait manquer d’adopter ce volume épatant. Ainsi, la femme emprunte à l’équidé, non pas son incomparable attribut, mais l’honneur de le titrer d’un vocable rebondissant. Ainsi l’amour, dans ses transports qui sont autant d’emballements, va, chevauchant.

Photos : Jean-Luc Petit / Site : HeerSpirit